Adieu, mais n’oublie pas tes ordures ! Charles a trouvé mes cheveux sur la chaise
— Tu te fous de moi, Camille ?! hurle Charles en brandissant la chaise du salon comme s’il venait d’y trouver un serpent.
Je reste figée, mon sac à la main, la porte d’entrée encore entrouverte. Il y a dans sa voix une panique presque enfantine, une note aiguë qui me fait mal au ventre. Je n’ai pas le temps de répondre qu’il s’approche, les yeux écarquillés :
— Regarde ! Tes cheveux partout ! Tu crois que je ne vois rien ?
Je baisse les yeux. Oui, il y a bien quelques-uns de mes longs cheveux bruns sur le tissu gris. Je les reconnais, ils sont à moi, mais je ne comprends pas ce qui le met dans cet état. On vit ensemble depuis huit ans, on partage tout — même nos poils sur le canapé, non ?
Mais Charles tremble. Il pose la chaise avec violence et me fixe comme si j’étais une étrangère.
— Tu ne respectes rien… Même pas ce qu’on s’était promis.
Je sens mes mains devenir moites. Je voudrais lui dire que ce n’est rien, que ce sont juste des cheveux, que tout le monde en perd. Mais je sais que ce n’est pas ça. Ce n’est jamais ça.
— Charles… Ce ne sont que des cheveux…
Il éclate de rire, un rire sec, nerveux :
— Juste des cheveux ?! Tu te rends compte que c’est toujours comme ça avec toi ? Tu laisses traîner tes affaires partout, tu oublies de vider la poubelle… Et maintenant tu pars comme si de rien n’était !
Je regarde autour de moi : le salon est en désordre, des cartons empilés contre le mur, mes livres dans des sacs en plastique. Je pars. C’est vrai. Après huit ans d’amour, de disputes, de réconciliations, j’ai décidé de partir. Mais je ne pensais pas que tout exploserait pour une histoire de cheveux.
— Tu veux vraiment qu’on parle de respect ? murmuré-je en serrant la poignée de mon sac. Parce que si on commence à compter les oublis, les maladresses…
Il me coupe :
— Arrête ! Tu vas encore retourner la situation !
Je sens les larmes monter. Je me souviens de nos débuts à Lyon, des soirées à refaire le monde dans ce même salon, des fous rires sous la couette, des promesses murmurées à l’aube. Où est passé tout ça ?
— Charles… On ne va pas se déchirer pour des cheveux…
Il secoue la tête, furieux :
— Ce n’est pas les cheveux ! C’est tout le reste ! C’est toi qui t’en vas sans même regarder derrière toi !
Je voudrais lui dire que je regarde derrière moi tous les jours. Que je n’arrive plus à dormir depuis que j’ai pris ma décision. Que je me demande si je fais le bon choix. Mais je me tais. Je ramasse une mèche sur la chaise et la glisse dans ma poche.
— Je suis désolée…
Il détourne les yeux. Sa voix se brise :
— Tu vas vraiment partir ?
Je hoche la tête.
Un silence lourd s’installe. J’entends le tic-tac de l’horloge dans la cuisine, le bruit sourd de la ville derrière les vitres. Je repense à ma mère qui me disait toujours : « Les grandes histoires d’amour finissent rarement en fracas ; souvent, elles meurent à petit feu, étouffées par les petites choses du quotidien. »
Charles s’assoit sur le canapé, la tête entre les mains.
— Tu vas où ?
— Chez Pauline… Juste le temps de trouver un appartement.
Il relève la tête :
— Pauline… Bien sûr. Elle t’a toujours soutenue.
Je sens l’amertume dans sa voix. Pauline, ma meilleure amie depuis le lycée, celle qui m’a vue pleurer toutes les larmes de mon corps après chaque dispute avec Charles.
— Tu veux que je parte maintenant ? demandé-je doucement.
Il ne répond pas tout de suite. Puis il murmure :
— Non… Reste encore un peu.
Je m’assois à côté de lui. Nos épaules se frôlent sans se toucher vraiment. Je sens son souffle court, sa colère rentrée.
— Pourquoi on en est arrivé là ? demande-t-il soudain.
Je ferme les yeux. Les images défilent : nos vacances ratées en Bretagne à cause d’une pluie incessante et de nos disputes pour un rien ; les repas silencieux devant la télé ; les anniversaires oubliés ; les excuses jamais prononcées.
— Je crois qu’on s’est perdus… soufflé-je.
Il acquiesce sans un mot. On reste là, côte à côte, deux étrangers dans un salon trop grand pour notre amour rétréci.
Soudain il se lève et va vers la fenêtre.
— Tu te souviens quand on a emménagé ici ? On était heureux… On croyait que rien ne pourrait nous séparer.
Je souris tristement.
— On était jeunes… On pensait que l’amour suffisait.
Il se retourne brusquement :
— Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? De nos souvenirs ? De nos promesses ?
Je n’ai pas de réponse. Je me lève à mon tour et prends mon manteau.
— Je vais y aller…
Il me regarde partir sans bouger. J’ouvre la porte, puis me retourne une dernière fois :
— Charles… Ce ne sont pas les cheveux qui détruisent un couple. C’est tout ce qu’on ne dit pas, tout ce qu’on laisse s’accumuler jusqu’à ce que ça déborde.
Il baisse la tête. Je ferme doucement la porte derrière moi.
Dans l’escalier, je sens mes jambes trembler. J’ai envie de hurler, de revenir en arrière, de tout recommencer. Mais je sais que c’est fini.
En descendant les marches, je me demande : Combien de couples se séparent pour des détails qui cachent des montagnes ? Et vous, qu’est-ce qui vous a fait basculer un jour ?