Sous son emprise : Mon combat pour retrouver ma liberté
« Tu as bien pensé à me transférer ta paie ce matin ? » La voix de Julien résonne dans la cuisine, froide et tranchante comme un couperet. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il n’est que sept heures, et déjà, la tension m’écrase. Je hoche la tête, incapable de soutenir son regard. Depuis notre mariage, il y a six ans, chaque euro que je gagne file directement sur son compte. Au début, je croyais que c’était normal, une preuve d’amour et de confiance. Mais aujourd’hui, je ne sais plus si c’est de l’amour ou une prison.
Je m’appelle Claire Martin. J’ai trente-quatre ans, et je vis à Lyon. Avant Julien, j’étais indépendante, pleine d’ambitions. J’enseignais le français au collège Jean-Moulin, j’avais des amies, des rêves simples : voyager, écrire un livre, peut-être ouvrir une petite librairie. Mais tout ça s’est effacé petit à petit, comme une photo qui pâlit au soleil.
Julien est arrivé dans ma vie comme un ouragan. Il était charismatique, drôle, attentionné. Il disait qu’il voulait me protéger du monde, que je méritais mieux que les soucis matériels. « Laisse-moi gérer l’argent, Claire. Tu n’as pas à t’en préoccuper », répétait-il. J’ai accepté, soulagée de ne plus avoir à compter chaque centime. Mais très vite, il a commencé à tout contrôler : mes sorties, mes achats, mes appels téléphoniques. Même mes vêtements étaient choisis par lui.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard du collège après une réunion parents-profs, il m’attendait dans le salon, le visage fermé. « Où étais-tu ? Pourquoi tu ne répondais pas à mes messages ? » J’ai bafouillé une explication, mais il ne voulait rien entendre. Il a claqué la porte de la chambre et j’ai passé la nuit sur le canapé, les larmes coulant sans bruit.
Ma mère a bien tenté de m’alerter : « Claire, tu n’es plus la même. Tu souris moins. Tu ne viens plus nous voir… » Mais je lui répondais que tout allait bien. J’avais honte d’avouer que je n’avais même plus accès à mon propre compte bancaire.
Les années ont passé dans cette routine étouffante. Je me suis éloignée de mes amies – Sophie, mon amie d’enfance, ne m’appelait plus que pour laisser des messages auxquels je ne répondais jamais. Je n’avais plus d’énergie pour rien. Même au collège, mes collègues me trouvaient changée : « Tu es fatiguée, Claire ? » Je répondais toujours oui, mais c’était bien plus que ça.
Un matin de printemps, alors que je corrigeais des copies dans la salle des profs, une collègue, Hélène, s’est assise près de moi. « Tu sais Claire… Si jamais tu as besoin de parler… » Elle a posé sa main sur la mienne. Ce simple geste m’a bouleversée. J’ai senti les larmes monter et j’ai fui aux toilettes pour pleurer en silence.
C’est ce jour-là que j’ai compris que je devais reprendre ma vie en main. Mais comment faire ? Je n’avais plus d’argent à moi, pas même de quoi acheter un ticket de métro sans demander à Julien. J’ai commencé à cacher quelques billets reçus en espèces pour des heures supplémentaires au collège. Quelques euros glissés dans la doublure de mon manteau.
Le soir venu, j’ai tenté d’aborder le sujet avec Julien :
— Julien… Tu crois qu’on pourrait ouvrir un compte commun ? J’aimerais pouvoir gérer un peu l’argent aussi.
Il a éclaté de rire :
— Tu n’y connais rien en finances ! Laisse-moi faire.
J’ai senti la colère monter en moi pour la première fois depuis longtemps.
Les semaines suivantes, j’ai multiplié les petits actes de rébellion : un café pris avec Hélène après le travail sans prévenir Julien ; un livre acheté en cachette ; un appel à ma mère depuis le collège. Chaque geste était une victoire minuscule mais précieuse.
Un soir d’été, alors que Julien était sorti voir des amis – chose rare –, j’ai fouillé dans ses papiers et découvert qu’il avait contracté un crédit à mon nom sans me prévenir. Mon cœur s’est arrêté. J’ai compris que je n’étais pas seulement sous contrôle : j’étais en danger.
J’ai appelé ma mère en pleurant :
— Maman… Je crois que j’ai besoin d’aide.
Elle est venue me chercher le lendemain matin à l’aube. Nous avons fait une valise en silence pendant que Julien dormait encore. Je tremblais tellement que je n’arrivais pas à fermer la fermeture éclair.
Quand il s’est réveillé et a compris ce qui se passait, il a hurlé :
— Tu ne peux pas partir ! Tu n’as rien sans moi !
Mais cette fois-ci, j’ai tenu bon. J’ai quitté l’appartement avec ma mère et je n’ai pas regardé en arrière.
Les premiers jours chez mes parents ont été difficiles. Je me sentais vide, coupable, perdue. Mais peu à peu, j’ai repris goût à la vie : un déjeuner avec Sophie qui m’a serrée dans ses bras sans un mot ; une promenade au parc avec mon père ; le plaisir simple d’acheter une baguette avec mon propre argent.
J’ai porté plainte pour l’emprise psychologique et l’escroquerie au crédit. La procédure a été longue et douloureuse – la honte me collait à la peau comme une seconde peau. Mais j’ai tenu bon.
Aujourd’hui, deux ans après avoir fui Julien, je vis seule dans un petit appartement à Croix-Rousse. Je continue d’enseigner au collège Jean-Moulin et j’écris enfin ce livre dont j’ai toujours rêvé. Parfois la peur revient – surtout quand je croise son nom sur une enveloppe ou dans mes souvenirs – mais je sais maintenant que je suis capable de me défendre.
Ai-je vraiment été aimée ou seulement possédée ? Combien sommes-nous en France à vivre sous l’emprise d’un autre sans oser parler ?