Je suis une grand-mère, pas une nounou : Mon cri du cœur ignoré

« Encore ? Mais maman, tu ne peux pas garder Léa ce soir ? On a un dîner important avec les collègues de Paul… »

Je serre le combiné du téléphone, la gorge serrée. Ma fille, Camille, ne me laisse même pas le temps de répondre. Je devine déjà la suite : « Tu es à la retraite, tu as du temps, non ? »

Ce soir-là, j’ai raccroché sans rien dire. J’ai regardé mes mains, ridées, tremblantes d’émotion. Je suis Françoise, j’ai 67 ans, et depuis la naissance de ma petite-fille Léa il y a deux ans, je ne vis plus vraiment pour moi. Je vis pour rendre service. Pour être disponible. Pour ne pas décevoir.

Quand Camille m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’ai pleuré de bonheur. J’ai imaginé des après-midis complices, des goûters improvisés, des histoires racontées au coin du feu. Mais je n’avais pas prévu que mon rôle de grand-mère deviendrait une obligation quotidienne, une évidence pour tout le monde… sauf pour moi.

« Maman, tu pourrais venir chercher Léa à la crèche ? On finit tard avec Paul… »
« Maman, tu peux la garder samedi ? On a besoin de souffler… »

Au début, j’acceptais tout. Je me disais que c’était normal, que c’était ça, être une famille. Mais peu à peu, j’ai senti la fatigue s’installer. Les soirées où je rêvais d’aller au théâtre avec mes amies étaient remplacées par des bains à donner et des pyjamas à enfiler. Mes promenades au parc se faisaient avec une poussette et non plus avec un livre sous le bras.

Un jour, j’ai osé dire non. « Camille, ce samedi… j’ai prévu quelque chose. » Silence à l’autre bout du fil. Puis un soupir.
« Tu sais qu’on n’a personne d’autre… Tu pourrais faire un effort. »

J’ai raccroché en pleurant. Depuis quand mon bonheur passait-il après tout le reste ?

Mon mari, Gérard, me regarde souvent avec tristesse. Il voit bien que je m’éteins peu à peu. Lui aussi aimerait qu’on parte en week-end, qu’on profite enfin de notre retraite. Mais il n’ose rien dire à Camille. « Tu sais comment elle est… Elle se vexe vite… »

Je me sens piégée entre mon amour pour ma famille et mon besoin d’exister pour moi-même. En France, on parle beaucoup de solidarité familiale, mais qui pense à la fatigue des grands-parents ? Qui demande leur avis ?

Un dimanche midi, alors que toute la famille est réunie autour du poulet rôti, je prends mon courage à deux mains.

« Camille, Paul… J’aimerais vous parler. »
Ils lèvent les yeux de leurs assiettes.
« Je vous aime plus que tout. Mais je ne suis pas une nounou gratuite. J’ai aussi besoin de temps pour moi, pour Gérard… pour vivre ma vie de retraitée. »

Camille fronce les sourcils.
« Mais maman… Tu sais qu’on compte sur toi ! Léa t’adore ! »

Paul ajoute :
« On n’a pas les moyens de payer une baby-sitter tous les week-ends… »

Je sens la colère monter.
« Et moi ? Qui pense à moi ? Est-ce que quelqu’un m’a demandé si j’en avais envie ? Si j’étais fatiguée ? Si j’avais des projets ? »

Un silence lourd s’installe. Léa joue dans un coin du salon, insouciante.

Je poursuis :
« J’ai donné toute ma vie pour vous. J’ai travaillé dur, je me suis privée pour que vous ne manquiez de rien. Aujourd’hui, j’aimerais juste qu’on me respecte assez pour me demander mon avis avant de décider de mon emploi du temps. »

Camille baisse les yeux. Paul soupire.

Après ce déjeuner tendu, les choses changent un peu. Camille essaie parfois de trouver d’autres solutions avant de m’appeler. Mais je sens bien que quelque chose s’est brisé entre nous : cette évidence que je serais toujours là, disponible, sans jamais rien demander en retour.

Je culpabilise souvent. Je me demande si je suis égoïste. Mais quand je parle avec mes amies – Monique, Hélène ou Josiane – elles vivent la même chose. Nous sommes toute une génération de femmes qui avons élevé nos enfants en rêvant d’une retraite paisible… et qui nous retrouvons à recommencer sans fin.

Un soir d’automne, alors que je rentre d’un cours de peinture – ma première activité rien qu’à moi depuis des années – je croise Camille devant chez moi.

« Maman… Je voulais te dire pardon. Je ne me rendais pas compte… Tu as raison, tu as le droit de penser à toi aussi. On va essayer de s’organiser autrement avec Paul. Et puis… Léa t’aime parce que tu es sa mamie, pas parce que tu es toujours là pour la garder. »

Je la serre dans mes bras en pleurant.

Aujourd’hui encore, ce n’est pas facile tous les jours. Il y a des tensions, des incompréhensions. Mais j’apprends peu à peu à dire non sans culpabiliser.

Est-ce vraiment égoïste de vouloir vivre pour soi après avoir tant donné ? Et vous, jusqu’où iriez-vous par amour pour vos enfants et petits-enfants ?