« Mon fils n’est pas un domestique dans cette maison ! » – Le prix de mes rêves face aux attentes familiales
« Tu n’as pas honte ? Mon fils n’est pas un domestique dans cette maison ! »
La voix de ma belle-mère, Madame Lefèvre, résonne encore dans ma tête comme un coup de tonnerre. C’était un dimanche après-midi, dans notre appartement exigu de Montreuil. Je venais de demander à Julien, mon mari, de m’aider à débarrasser la table après le déjeuner familial. Sa mère s’est levée d’un bond, les joues rouges, les yeux pleins de reproches. Toute la pièce s’est figée. Mon fils Paul, six ans, a baissé la tête, mal à l’aise. Mon cœur s’est serré.
Je m’appelle Claire Dubois. J’ai trente-trois ans, et depuis sept ans je vis dans l’ombre des attentes de la famille Lefèvre. Quand j’ai rencontré Julien à la fac de lettres à Paris, je croyais naïvement que l’amour suffirait à tout surmonter. Mais très vite, j’ai compris que dans sa famille, les traditions étaient une forteresse imprenable. Sa mère dirigeait tout d’une main de fer : les repas du dimanche, les vacances en Bretagne, même la façon dont je devais élever Paul.
Au début, j’ai voulu plaire. Je me suis pliée à leurs habitudes : la blanquette de veau du dimanche, les conversations sur la réussite professionnelle (toujours masculine), les critiques voilées sur mon accent du Sud-Ouest. J’ai mis mes propres rêves de côté – devenir professeure de littérature moderne – pour m’occuper de Paul et soutenir Julien dans sa carrière d’ingénieur. Lui, il ne voyait rien ou ne voulait rien voir. « Tu sais comment est ma mère… Laisse couler », me disait-il en haussant les épaules.
Mais ce jour-là, devant toute la famille réunie, quelque chose s’est brisé en moi. J’ai senti une colère sourde monter, une envie irrépressible de crier que moi aussi j’existais. Que j’avais le droit d’être aidée, d’être respectée. Mais je me suis tue. J’ai ramassé les assiettes en silence pendant que Madame Lefèvre murmurait à l’oreille de Julien : « Elle ne comprend décidément rien à notre façon de vivre… »
Le soir, après le départ de tout le monde, j’ai éclaté :
— Tu trouves ça normal ? Que ta mère me parle comme ça ?
Julien a soupiré :
— Tu dramatises toujours tout… C’est comme ça chez nous.
— Mais chez nous ? Et moi alors ? Je ne compte pas ?
Il a détourné les yeux. J’ai compris que je ne pourrais pas compter sur lui pour me défendre.
Les semaines suivantes ont été un calvaire. Je faisais tout pour éviter les repas familiaux mais Julien insistait : « Ça leur ferait de la peine… » J’étouffais. La nuit, je rêvais que je courais dans une forêt sombre, poursuivie par des voix qui me disaient que je n’étais jamais assez bien.
Un matin, alors que Paul jouait dans sa chambre, j’ai retrouvé mon vieux carnet de notes sous une pile de linge. Je l’ai ouvert au hasard et suis tombée sur un poème que j’avais écrit à vingt ans : « Un jour je serai libre / De dire non / De dire oui / D’exister pour moi ». Les larmes me sont montées aux yeux.
Ce jour-là, j’ai pris une décision. J’ai envoyé mon CV à plusieurs collèges autour de Paris. J’ai commencé à préparer le concours du CAPES en cachette, le soir quand tout le monde dormait. J’avais peur que Julien se moque ou que sa mère l’apprenne et me ridiculise encore.
Un soir d’hiver, alors que je corrigeais des exercices dans la cuisine, Julien est entré :
— Tu fais quoi ?
— Je prépare le concours pour enseigner la littérature.
Il a haussé un sourcil :
— Tu crois vraiment que c’est le moment ? Avec Paul encore petit… Et puis ma mère dit que ce n’est pas un vrai métier.
J’ai senti la colère revenir :
— Ce n’est pas ta mère qui vit ma vie !
Il est parti sans répondre.
Les tensions se sont accumulées. Madame Lefèvre m’a appelée un soir :
— Claire, il faut penser à la famille avant tout. Les enfants ont besoin d’une mère présente. Pas d’une femme qui court après des chimères.
J’ai raccroché sans répondre. Pour la première fois, je n’ai pas pleuré.
Le jour des résultats du concours est arrivé. J’étais prise dans un collège à Saint-Denis. Quand je l’ai annoncé à Julien, il est resté silencieux puis a dit :
— Tu fais ce que tu veux… Mais tu ne comptes pas sur moi pour t’aider avec Paul ou la maison.
J’ai compris que je devrais avancer seule.
Les mois suivants ont été difficiles. Entre les cours, Paul et les remarques acides de ma belle-famille (« Pauvre Julien, obligé de se débrouiller sans femme ! »), j’ai souvent eu envie d’abandonner. Mais chaque fois que je voyais Paul me regarder avec fierté quand je lui lisais des poèmes le soir, je savais pourquoi je me battais.
Un dimanche, alors que je refusais pour la première fois d’aller déjeuner chez les Lefèvre pour corriger des copies, Madame Lefèvre a débarqué chez nous sans prévenir.
— Tu détruis cette famille !
Je l’ai regardée droit dans les yeux :
— Non. Je me construis enfin.
Elle est partie furieuse. Julien m’a reproché mon égoïsme mais cette fois-ci, je n’ai pas cédé.
Aujourd’hui, cela fait deux ans que j’enseigne. Julien et moi sommes séparés mais Paul va bien. Il sait que sa mère a eu le courage de choisir sa propre voie. Parfois je doute encore : ai-je eu raison ? Est-ce égoïste de vouloir exister pour soi-même ?
Et vous, jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour défendre vos rêves face aux attentes familiales ?