« Entre deux feux : choisir ma vie ou ma famille ? » – L’histoire de Claire à Lyon
— Tu ne peux pas faire ça sans m’en parler, Claire !
La voix de mon mari, Thomas, résonne dans la salle à manger, mais c’est le regard glacial de sa mère, Monique, qui me transperce. Nous sommes assis autour de la grande table en chêne, les assiettes à moitié vides devant nous. Le gratin dauphinois refroidit, oublié dans la tension qui s’est abattue sur la pièce.
Je serre ma serviette entre mes doigts. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Je n’ai rien dit de mal, pourtant. J’ai simplement évoqué notre projet d’acheter un appartement à Lyon, loin de leur maison familiale de Villeurbanne. Mais pour Monique, c’est une trahison.
— Tu sais bien que Thomas doit rester près de nous, ajoute-t-elle d’une voix douce mais tranchante. Et puis, qui va s’occuper de ton père quand il sera malade ?
Thomas baisse les yeux. Je le connais par cœur : il se referme, comme toujours quand sa mère parle. Je sens la colère monter en moi.
— Ce n’est pas à nous de porter tout ça, Monique. On a le droit de vivre notre vie !
Un silence pesant s’installe. Monique me fixe, puis se tourne vers Thomas.
— Tu vas vraiment laisser cette femme t’éloigner de ta famille ?
Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage. Je sens les larmes me monter aux yeux, mais je refuse de pleurer devant eux.
— Je vais prendre l’air.
Dehors, la nuit est tombée sur Lyon. Les lumières de la ville scintillent au loin. Je respire profondément, tentant de calmer le tumulte en moi. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Quand j’ai rencontré Thomas à l’université Lyon 2, il était drôle, attentionné, un peu timide. Sa famille semblait chaleureuse au début. Mais très vite, j’ai compris que Monique tenait tout le monde sous sa coupe : son mari silencieux, ses deux fils, même sa belle-fille aînée qui n’osait jamais contredire.
Au début, je trouvais ça attendrissant : une famille soudée, des repas du dimanche où tout le monde riait fort. Mais après notre mariage civil à la mairie du 3e arrondissement, les choses ont changé. Monique s’est immiscée dans chaque décision : où partir en vacances, quel canapé acheter, même la couleur des rideaux !
J’ai essayé d’en parler à Thomas. Il disait toujours :
— C’est comme ça chez nous… Elle veut juste aider.
Mais ce soir-là, tout a basculé.
Après le dîner, Thomas m’a retrouvée sur le balcon.
— Tu sais bien que ma mère ne va pas bien depuis la mort de mamie… On ne peut pas lui faire ça maintenant.
Je l’ai regardé dans les yeux.
— Et moi ? Tu penses à moi ? À notre couple ?
Il a soupiré, incapable de choisir. J’ai compris que je n’étais pas sa priorité.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Monique appelait tous les jours pour savoir si on avait « changé d’avis ». Elle venait à l’improviste chez nous avec des tartes aux pommes et des conseils non sollicités. Thomas se renfermait de plus en plus. Nos disputes devenaient quotidiennes.
Un soir, alors que je rentrais tard du travail (je suis infirmière à l’hôpital Édouard-Herriot), j’ai trouvé Monique dans notre salon. Elle pliait mon linge.
— Je voulais aider un peu… Tu as l’air débordée.
J’ai explosé :
— Ce n’est pas votre place !
Thomas est arrivé en courant. Il a pris la défense de sa mère. J’ai compris que je n’aurais jamais ma place tant qu’elle serait là.
J’ai commencé à chercher un appartement seule. J’avais peur, mais je savais que je devais partir pour ne pas me perdre complètement. Le jour où j’ai signé le bail d’un petit deux-pièces à Croix-Rousse, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Pas parce que je regrettais Thomas, mais parce que je réalisais tout ce que j’avais accepté par amour.
Le soir où j’ai fait mes valises, Thomas m’a regardée sans rien dire. Il avait les yeux rouges mais il n’a pas essayé de me retenir.
— Je t’aime encore, tu sais…
J’ai hoché la tête.
— Mais tu n’es pas prêt à vivre sans ta mère.
Depuis ce jour, j’apprends à me reconstruire. J’ai repris contact avec mes amis, je sors plus souvent, je découvre Lyon autrement. Parfois je croise Thomas sur les quais du Rhône ; il me sourit tristement mais ne dit rien.
Je repense souvent à cette soirée où tout a basculé. Est-ce égoïste de vouloir exister pour soi-même ? Est-ce possible d’aimer quelqu’un qui n’a jamais appris à couper le cordon ?
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour votre propre bonheur ?