Troisième enfant, troisième épreuve : Quand l’amour ne suffit plus
— Tu crois que c’est ça, la vie qu’on voulait ?
La voix de Julien résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie martèle la terrasse, mais c’est à l’intérieur que l’orage gronde.
— Claire, tu m’écoutes ?
Je ferme les yeux une seconde. J’entends les pleurs d’Alice à l’étage, le rire étouffé de Paul devant ses dessins animés, et le silence inquiet de Lucie qui fait ses devoirs dans sa chambre. Trois enfants. Trois mondes à porter sur mes épaules fatiguées.
Julien soupire, s’approche, pose sa main sur la table. Il ne me touche plus depuis des semaines. Il me regarde comme si j’étais responsable de tout ce qui ne va pas.
— On n’aurait jamais dû faire ce troisième gamin. On n’a pas les moyens, Claire. Tu le savais !
Je voudrais lui hurler que c’est lui qui m’a suppliée, lui qui rêvait d’une grande famille, lui qui me promettait qu’on s’en sortirait. Mais je n’ai plus la force. Je me contente de murmurer :
— On s’aimait, Julien. On croyait que ça suffirait.
Il secoue la tête, s’éloigne. Je sens la colère monter en moi, mais aussi une vague immense de culpabilité. Est-ce vraiment ma faute ?
Le soir, quand tout le monde dort enfin, je m’effondre sur le canapé. Mon téléphone vibre : un message de ma sœur, Sophie.
« Tu tiens le coup ? »
Je tape : « Je ne sais plus. »
Elle répond presque aussitôt : « Viens passer le week-end à Lyon avec les enfants. Prends l’air. »
Mais comment partir ? Julien travaille tout le temps depuis qu’il a perdu son poste d’ingénieur à Toulouse et qu’il a dû accepter ce boulot précaire à la chaîne. Moi, j’ai mis ma carrière d’enseignante entre parenthèses pour m’occuper d’Alice. Les fins de mois sont un cauchemar. Les factures s’empilent sur le buffet du salon comme des menaces silencieuses.
Le lendemain matin, Lucie refuse d’aller à l’école.
— Maman, pourquoi papa crie tout le temps ?
Je m’accroupis devant elle, caresse sa joue.
— Papa est fatigué, mon cœur. Mais il t’aime très fort.
Elle baisse les yeux. Je vois bien qu’elle ne me croit pas vraiment.
À midi, Julien rentre déjeuner. Il ne parle pas. Il mange vite, repart sans un mot. Je reste seule avec les miettes et les pleurs d’Alice qui refuse sa purée.
Le soir venu, je tente une conversation.
— Julien… On ne peut pas continuer comme ça. On doit parler.
Il hausse les épaules.
— Parler pour quoi ? Tu veux qu’on fasse quoi ?
— Je veux qu’on trouve une solution ensemble. Pour nous… pour les enfants.
Il explose :
— Tu crois que j’ai pas essayé ? Tu crois que c’est facile de bosser comme un chien pour rien ? Tu crois que j’ai envie de rentrer ici et de voir ta tête défaite tous les soirs ?
Je fonds en larmes. Il quitte la pièce en claquant la porte.
La nuit suivante, je ne dors pas. Je repense à nos débuts à Bordeaux, à nos rêves d’avenir, à nos promesses murmurées sous les draps. Où est passée cette complicité ? Est-ce que l’amour peut vraiment suffire quand tout s’écroule autour de nous ?
Le week-end suivant, je prends mon courage à deux mains et j’emmène les enfants chez Sophie. Dans le train vers Lyon, Lucie pose sa tête sur mes genoux.
— Maman, tu vas divorcer ?
Mon cœur se serre.
— Je ne sais pas encore, ma chérie.
Chez Sophie, je retrouve un peu d’air. Elle me serre fort dans ses bras.
— Tu n’es pas seule, Claire. Tu dois penser à toi aussi.
Mais comment penser à moi quand tout dépend de moi ? Quand chaque sourire des enfants est une victoire arrachée au chaos ?
Le dimanche soir, je rentre à Toulouse avec une boule au ventre. Julien est là, assis dans le noir du salon.
— Tu comptes partir souvent comme ça ?
Sa voix est lasse, presque brisée.
— J’avais besoin de réfléchir…
Il se lève, s’approche enfin.
— Moi aussi je suis perdu, Claire. Je t’en veux… mais je m’en veux aussi. J’ai peur de tout perdre.
Je pleure en silence. Il me prend maladroitement la main.
— On fait quoi maintenant ?
Je n’ai pas de réponse toute faite. Je sais juste que je dois survivre pour mes enfants… et pour moi-même.
Aujourd’hui encore, je me demande : est-ce qu’on peut sauver une famille quand l’amour ne suffit plus ? Est-ce que je dois rester pour eux… ou partir pour me retrouver ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?