Mon jardin, mon pardon : une renaissance entre mère et fille

— Tu ne comprends donc jamais rien, maman !

La voix de Camille claque dans la cuisine, aussi tranchante qu’un coup de sécateur mal placé. Je serre la poignée de la bouilloire, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Dehors, la pluie tambourine sur les plates-bandes que j’ai plantées de mes mains. Mon jardin. Mon refuge. Mais à cet instant, il ne me protège pas de la douleur qui me serre la poitrine.

Je n’ai jamais su parler à Camille. Ou plutôt, je n’ai jamais su lui parler sans qu’elle se ferme, sans qu’elle me regarde comme si j’étais une étrangère. Depuis le divorce avec son père, tout s’est effondré entre nous. Elle avait quinze ans, moi quarante-cinq, et le silence s’est installé comme une mauvaise herbe qu’on n’arrive plus à arracher.

— Camille, écoute-moi…
— Non ! Tu veux toujours tout contrôler ! Même ici, avec tes fleurs, tu veux que tout pousse droit, que rien ne déborde…

Elle sort en claquant la porte. Je reste seule avec le sifflement de la bouilloire et le parfum du thé qui ne sera pas partagé.

Il y a trois ans encore, je vivais au huitième étage d’une tour à Créteil. Ma vie se résumait à un balcon minuscule où je faisais pousser des pensées dans une jardinière en plastique. Chaque printemps, je les achetais au marché du coin, espérant qu’un peu de couleur chasserait la grisaille du béton et du ciel bas. Mais rien ne changeait vraiment : ni l’odeur de l’ascenseur, ni les disputes des voisins à travers les murs fins, ni l’absence de Camille qui ne venait plus jamais.

C’est après la mort de ma mère que j’ai décidé de partir. Elle m’avait légué une petite somme et j’ai trouvé cette maison en lisière de Melun, avec un jardin en friche. Les ronces avaient tout envahi, mais j’y ai vu une promesse : celle d’un nouveau départ. J’ai arraché, bêché, planté. Mes mains se sont abîmées, mais mon cœur s’est allégé à chaque nouvelle pousse.

Camille n’a rien compris à ce déménagement. Elle m’a reproché d’abandonner la ville, d’être égoïste. Elle vivait alors en colocation à Paris, absorbée par ses études et ses amis. Nos rares échanges étaient tendus, ponctués de reproches ou de silences gênés.

Un matin d’avril, alors que je taillais mes rosiers, j’ai entendu sa voiture devant la maison. Elle est sortie sans un mot, les yeux rougis par les larmes ou la fatigue. J’ai voulu l’embrasser mais elle a reculé.

— Je ne suis pas venue pour toi. Je… J’avais besoin d’air.

Nous avons marché dans le jardin sans parler. Elle a effleuré les feuilles du figuier que j’avais planté en pensant à elle — elle adorait les figues quand elle était petite.

— Tu te souviens ?
— Oui…

Un sourire timide a flotté sur ses lèvres. Ce fut le premier depuis des années.

Les semaines suivantes, elle est revenue plusieurs fois. Parfois pour m’aider à désherber, parfois juste pour s’asseoir sur le vieux banc sous le cerisier. Nous avons parlé du passé : de son père qui nous avait quittées pour une autre femme ; de mes maladresses ; de ses colères d’adolescente que je n’avais pas su apaiser.

Un soir d’été, alors que le soleil déclinait sur les massifs de lavande, elle a éclaté :

— Tu sais ce qui m’a fait le plus mal ? Que tu ne me demandes jamais comment je vais vraiment…

J’ai senti mes yeux se remplir de larmes. J’ai posé ma main sur la sienne.

— Je croyais te protéger en ne posant pas trop de questions… J’avais peur d’entendre tes réponses.

Nous avons pleuré ensemble. Pour la première fois depuis si longtemps, j’ai senti que quelque chose se réparait entre nous.

Depuis ce jour-là, Camille vient presque chaque week-end. Elle apporte des graines rares ou des boutures trouvées chez ses amis parisiens. Nous avons créé un potager ensemble : tomates anciennes, courgettes rondes, basilic pour ses salades préférées.

Mais tout n’est pas simple. Parfois, les vieilles rancœurs ressurgissent au détour d’une dispute sur la façon de tailler un arbuste ou d’arroser les fraisiers.

— Tu fais toujours comme si tu savais mieux que moi !
— Et toi, tu refuses toujours mon aide !

Mais maintenant, ces disputes finissent souvent par un éclat de rire ou un silence apaisé.

Un matin d’automne, alors que nous ramassions les feuilles mortes ensemble, elle m’a dit :

— Je crois que ton jardin m’a sauvée…

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé autour de moi : les asters violets brillaient sous la rosée ; un rouge-gorge sautillait près du composteur ; l’air sentait la terre humide et la promesse du repos hivernal.

— Peut-être qu’il nous a sauvées toutes les deux…

Aujourd’hui encore, quand je regarde par la fenêtre de ma cuisine ce petit coin de paradis que j’ai façonné avec mes mains et mon cœur meurtri, je me demande comment j’ai pu vivre si longtemps sans lui — et sans elle.

Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Ou bien faut-il simplement apprendre à aimer les cicatrices ?