Quand le destin s’acharne : Les rêves brisés de Camille et Julien
— Tu crois vraiment qu’on va y arriver, Camille ?
La voix de Julien tremblait, à peine audible sous le vacarme de la pluie qui martelait le pare-brise. Je serrais le volant, les phares des autres voitures m’aveuglant par intermittence. Nous venions de signer le compromis pour notre petit appartement à Nantes, celui dont nous rêvions depuis nos années de lycée à Angers. Tout semblait enfin s’aligner : Julien venait d’obtenir son poste d’infirmier à l’hôpital, moi j’avais décroché un CDI dans une librairie du centre-ville. Nos parents, sceptiques au début, avaient fini par accepter notre choix de vivre ensemble si jeunes.
Mais ce soir-là, tout a basculé. Un crissement de pneus, une lumière blanche, puis le choc. Je me souviens du goût métallique du sang dans ma bouche, du hurlement de Julien à côté de moi. Après, plus rien que le silence et la sirène des pompiers.
Je me réveille à l’hôpital, la gorge sèche, le corps engourdi. Ma mère est là, les yeux rouges. Elle me prend la main sans un mot. Je comprends tout de suite que quelque chose ne va pas.
— Où est Julien ?
Elle détourne les yeux. Mon père entre, pose une main lourde sur mon épaule.
— Il est vivant, Camille. Mais…
Le mot reste suspendu dans l’air. Je sens mon cœur s’effondrer.
Julien a survécu, mais il ne marchera plus jamais. La moelle épinière sectionnée. Il est paralysé des jambes. Je refuse d’y croire. Je supplie les médecins, je pleure, je crie. Mais rien n’y fait. Julien ne sera plus jamais le même.
Les semaines passent. Je vais le voir chaque jour à l’hôpital de rééducation de Saint-Herblain. Au début, il me repousse.
— Pars, Camille. Tu n’as pas à supporter ça. Je ne veux pas être un poids pour toi.
Je m’accroche à lui, je lui promets qu’on va s’en sortir, qu’on trouvera une solution. Mais il s’enferme dans le silence. Sa mère m’accuse à demi-mot :
— Si tu n’avais pas insisté pour rentrer ce soir-là…
Je ravale mes larmes. Mes propres parents me conseillent de tourner la page.
— Tu es jeune, Camille. Tu as toute la vie devant toi.
Mais comment abandonner celui que j’aime ?
Un soir d’automne, alors que la pluie frappe encore les vitres de sa chambre d’hôpital, Julien éclate :
— Tu ne comprends pas ! Je ne suis plus un homme ! Je ne peux plus rien t’offrir !
Je m’assieds près de lui, je prends sa main froide.
— Ce n’est pas vrai. Tu es toujours Julien. Celui que j’aime.
Il détourne la tête.
Les mois passent. Nous essayons d’aménager notre vie différemment. L’appartement n’est plus adapté ; il faut tout repenser : la salle de bain, les portes trop étroites, les escaliers impossibles à monter. Les factures s’accumulent. Les aides sociales tardent à arriver. Je jongle entre mon travail et les démarches administratives interminables.
Un soir, épuisée, je m’effondre sur le canapé.
— On n’y arrivera jamais…
Julien me regarde avec une tristesse infinie.
— Peut-être qu’il vaut mieux que tu partes…
Mais je reste. Par amour ? Par culpabilité ? Je ne sais plus très bien.
Nos amis s’éloignent peu à peu. Les invitations se font rares ; on ne veut pas « déranger » Julien ou « rappeler » l’accident. Seule ma sœur Lucie continue de venir régulièrement.
— Tu dois penser à toi aussi, Camille…
Mais comment penser à moi quand chaque matin je vois Julien lutter pour enfiler son pantalon ? Quand je l’entends pleurer la nuit parce qu’il rêve encore qu’il court sur la plage de Pornic ?
Un jour, alors que je rentre du travail plus tôt que prévu, je le trouve en train d’essayer de se lever seul du fauteuil roulant. Il tombe lourdement sur le sol carrelé.
— Laisse-moi ! hurle-t-il quand j’essaie de l’aider.
Je m’assieds par terre à côté de lui et je pleure aussi.
— On n’a plus rien…
Il me regarde longuement.
— Si… Il nous reste l’amour… Mais est-ce suffisant ?
Les années passent. Nous apprenons à vivre autrement. Nous rions parfois encore ensemble devant un vieux film de Louis de Funès ou en écoutant les chansons de Francis Cabrel qui nous rappellent nos étés adolescents. Mais la douleur est là, tapie dans chaque geste du quotidien.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur Nantes et que la ville semble figée dans un silence irréel, Julien me prend la main.
— Merci d’être restée… Mais promets-moi une chose : si un jour tu veux partir… pars sans te retourner.
Je serre sa main plus fort encore.
Aujourd’hui, je ne sais pas si j’ai fait le bon choix en restant auprès de lui. Parfois je rêve d’une autre vie, ailleurs, loin du poids du passé et des regards pleins de pitié. Mais je sais aussi que l’amour n’est pas toujours simple ni glorieux ; il est fait de compromis, de renoncements et de petites victoires silencieuses.
Est-ce que l’amour suffit pour affronter l’injustice du destin ? Ou faut-il parfois savoir lâcher prise pour se sauver soi-même ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?