Ma famille attend ma mort pour hériter de ma maison – mais j’ai un autre plan
— Tu sais, Françoise, tu devrais penser à faire ton testament. On ne sait jamais ce qui peut arriver à ton âge…
La voix de ma sœur, Monique, résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme la lame d’un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Monique n’est pas venue me voir depuis Noël dernier. Et là, soudainement, elle débarque avec son mari, Jean-Pierre, et leur fils, Thomas, pour « prendre de mes nouvelles ». Mais je ne suis pas dupe. Ce n’est pas moi qu’ils viennent voir, c’est la maison.
Cette maison… Mon refuge depuis le divorce, mon dernier bastion contre la solitude. Les volets grincent, les murs sentent l’humidité, mais chaque recoin porte la trace de mes souvenirs : les rires de mes enfants, les disputes passionnées avec mon ex-mari Gérard, les Noëls bruyants et les étés paresseux dans le jardin. Et maintenant, tout ce que ma famille voit, c’est une propriété bien placée à la périphérie de Lyon, qui pourrait leur rapporter gros.
— Tu sais bien que tu ne peux plus tout entretenir toute seule, insiste Monique en jetant un regard désapprobateur sur le papier peint défraîchi. Tu devrais penser à vendre ou… à nous laisser gérer tout ça.
Je ravale mes larmes. Je ne veux pas leur montrer à quel point leurs paroles me blessent. Depuis le départ de mes enfants — Camille vit à Paris et ne m’appelle que pour mon anniversaire ; Luc est parti en Australie depuis cinq ans — je me bats chaque jour contre le silence et l’oubli. Mais je refuse d’être réduite à une vieille femme fragile dont on attend la mort pour se partager les restes.
Le soir même, je m’effondre sur le vieux canapé du salon. Le tic-tac de l’horloge me rappelle que le temps passe, que je vieillis. Mais une colère sourde monte en moi. Pourquoi devrais-je leur laisser ce qu’ils n’ont jamais su aimer ? Pourquoi devrais-je récompenser leur indifférence par un héritage ?
Le lendemain matin, je prends une décision. Je sors mon vieux carnet d’adresses et j’appelle Maître Lefèvre, le notaire du village.
— Bonjour Maître, c’est Françoise Martin. J’aimerais prendre rendez-vous pour parler de mon testament.
Sa voix chaleureuse me rassure. Il me reçoit deux jours plus tard dans son petit bureau encombré de dossiers. Je lui explique tout : la solitude, l’indifférence de mes proches, leur avidité à peine dissimulée.
— Vous savez, madame Martin, vous êtes libre de disposer de vos biens comme bon vous semble. Il existe des solutions si vous souhaitez protéger votre maison…
Je sens un poids se lever de mes épaules. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d’avoir le contrôle sur ma vie.
Je décide alors de léguer ma maison à une association locale qui aide les femmes victimes de violences conjugales. Je veux que ces murs qui m’ont tant protégée puissent offrir un refuge à d’autres femmes brisées par la vie.
Quelques semaines plus tard, Monique revient à la charge. Cette fois-ci, elle n’est pas seule : Camille a fait le déplacement depuis Paris.
— Maman, commence-t-elle d’une voix faussement douce, tu sais que tu peux compter sur nous… Mais il faut penser à l’avenir. Tu ne vas pas rester seule ici jusqu’à la fin de tes jours !
Je la regarde droit dans les yeux. Pour la première fois depuis des années, je me sens forte.
— Justement Camille, j’y ai beaucoup réfléchi. Et j’ai pris mes dispositions. Cette maison n’ira pas à ceux qui n’ont jamais su l’aimer.
Un silence glacial s’abat dans la pièce. Monique pâlit ; Camille détourne les yeux.
— Mais enfin maman ! Tu ne vas pas tout donner à des inconnues ! s’écrie-t-elle.
— Ce ne sont pas des inconnues. Ce sont des femmes qui ont besoin d’un abri, comme moi autrefois.
La colère éclate alors : reproches, cris étouffés, menaces à peine voilées. Mais je reste ferme. Je n’ai plus peur.
Les jours passent. Je reçois une lettre de l’association : « Merci pour votre générosité et votre confiance. Votre maison sera un havre pour celles qui n’en ont plus. » Je pleure en lisant ces mots. Des larmes de soulagement et de fierté.
Aujourd’hui, je vis toujours seule dans cette maison qui n’appartient plus vraiment à ma famille mais qui a retrouvé un sens. Je reçois parfois des visites hostiles ou des lettres pleines d’amertume. Mais je sais que j’ai fait le bon choix.
Parfois je me demande : pourquoi la famille croit-elle avoir tous les droits sur nos vies et nos biens ? Est-ce vraiment cela, aimer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?