« Camille, tu as accouché ? Montre-nous le bébé ! » – Chronique d’une jeune mère dans une résidence HLM française
« Camille, alors, tu as accouché ? Montre-nous le bébé ! »
Je sursaute. La voix de Madame Dupuis résonne à travers la porte de mon appartement, aussi tranchante qu’un couteau sur du verre. Je serre mon fils contre moi, son petit corps chaud blotti contre ma poitrine. Il n’a que cinq jours. Cinq jours à peine que je suis devenue mère, et déjà, je me sens envahie, assiégée par la curiosité du monde extérieur.
— Camille ! Tu m’entends ? On veut voir le petit !
Je ferme les yeux, espérant que si je ne réponds pas, elle partira. Mais ici, dans cette tour de béton de la banlieue sud de Paris, l’intimité est un luxe rare. Les murs sont fins comme du papier à cigarette, et chaque cri, chaque rire, chaque pleur se propage d’un appartement à l’autre comme une traînée de poudre.
Ma mère, qui est venue m’aider pour les premiers jours, me regarde avec inquiétude.
— Tu devrais ouvrir, Camille. Ils vont penser que tu te prends pour une princesse.
Je sens la colère monter. Pourquoi est-ce à moi de justifier mon besoin de calme ? Pourquoi faudrait-il que j’expose mon bébé à tous ces regards avides ?
Je me lève, titubante, encore faible après l’accouchement. Je jette un coup d’œil à mon reflet dans le miroir du couloir : cernes violets sous les yeux, cheveux en bataille, t-shirt taché de lait. Je ne ressemble pas à l’image idéalisée de la jeune maman radieuse qu’on voit dans les magazines.
J’ouvre la porte d’un geste sec. Madame Dupuis et Madame Lefèvre sont là, armées de leurs sourires trop larges et de leurs questions indiscrètes.
— Oh ! Il est là ! s’exclame Madame Lefèvre en se penchant pour voir le visage de mon fils.
— Comment il s’appelle ? Il est sage ? Tu allaites ?
Les questions fusent, sans pause, sans pudeur. Je sens mes joues brûler. J’ai envie de crier : « Laissez-moi tranquille ! » Mais je souris faiblement, par réflexe, par peur de passer pour une ingrate.
Ma mère intervient :
— Camille est fatiguée. Elle a besoin de repos.
Mais les voisines n’en ont cure. Elles racontent leurs propres accouchements, comparent la taille des bébés, donnent des conseils non sollicités :
— Faut pas trop le prendre dans les bras, sinon il va être capricieux.
— Tu sais, moi j’ai tout fait toute seule, pas besoin d’aide !
— Et ton mari ? Il t’aide au moins ?
Je serre les dents. Mon mari, Julien, travaille tard pour payer le loyer et les factures qui s’accumulent. Il rentre épuisé, lui aussi dépassé par cette nouvelle vie qui nous tombe dessus comme un orage d’été.
Quand enfin elles partent, je referme la porte avec soulagement. Mais déjà j’entends les chuchotements dans le couloir :
— Elle est bizarre, cette Camille…
— Elle se croit meilleure que nous…
Je m’effondre sur le canapé. Les larmes montent sans prévenir. Ma mère me prend dans ses bras.
— Ne les écoute pas. Tu fais ce que tu peux.
Mais comment faire quand tout le monde attend quelque chose de vous ? Quand chaque geste est jugé, comment trouver la force de s’écouter soi-même ?
Le lendemain matin, alors que je tente d’endormir mon fils après une nuit blanche, on frappe à nouveau à la porte. Cette fois-ci, c’est Monsieur Martin du troisième étage.
— Félicitations Camille ! J’ai entendu dire que tu avais accouché. Tu sais, ma femme et moi on a élevé quatre enfants ici… Si t’as besoin d’aide…
Il me tend un paquet de couches avec un sourire sincère. Je le remercie maladroitement. Lui au moins ne pose pas de questions indiscrètes. Mais je sens tout de même le poids du regard collectif : ici, chaque naissance est une affaire commune.
Les jours passent et la pression ne faiblit pas. Les voisins défilent, les messages affluent sur mon téléphone :
— Alors, tu viens au café des mamans mercredi ?
— On organise une collecte pour t’acheter un cadeau !
— Tu pourrais poster une photo du bébé sur le groupe WhatsApp ?
Je me sens prise au piège entre gratitude et exaspération. J’aimerais pouvoir dire non sans culpabiliser. J’aimerais pouvoir protéger mon fils du regard des autres, au moins un peu.
Un soir, alors que Julien rentre tard du travail, je craque.
— Je n’en peux plus… Ils veulent tous voir le bébé, donner leur avis… J’ai l’impression qu’il ne m’appartient même pas !
Julien me prend la main.
— C’est normal d’avoir envie d’être tranquille. On n’est pas obligés de tout partager.
Mais comment poser des limites sans passer pour une égoïste ? Comment dire « non » dans une société où l’on attend des femmes qu’elles soient ouvertes, disponibles, reconnaissantes ?
Je repense à ma propre enfance dans ce même immeuble. Ma mère ouvrait toujours sa porte à tout le monde. Elle disait que c’était ça, la solidarité. Mais aujourd’hui, j’ai besoin d’autre chose : du silence, du respect pour ce moment fragile où je deviens mère à mon tour.
Quelques jours plus tard, je décide d’écrire un message sur le groupe WhatsApp des voisins :
« Merci à tous pour votre gentillesse et vos attentions. Pour l’instant, nous avons besoin de calme et d’intimité pour prendre nos marques avec le bébé. Merci de votre compréhension. »
Le silence qui suit est lourd. Certains répondent par un cœur ou un mot gentil ; d’autres ne disent rien. Mais peu importe : pour la première fois depuis longtemps, je me sens fière d’avoir osé dire ce dont j’avais besoin.
Ce soir-là, alors que j’allaite mon fils dans la pénombre du salon, je me demande : pourquoi est-ce si difficile en France de poser ses limites ? Pourquoi a-t-on si peur de décevoir les autres quand il s’agit simplement de se protéger soi-même ? Est-ce que vous aussi vous ressentez cette pression ?