Où es-tu partie, maman ?

« Tu pourrais au moins me répondre, maman ! » Ma voix résonne dans la cuisine, tranchante, presque étrangère. Liliane ne lève même pas les yeux de son bol de café. Elle remue lentement sa cuillère, le regard perdu dans une brume que je ne peux pas percer. Je serre les poings. Encore une matinée où elle m’ignore, où elle s’efface un peu plus.

Je m’appelle Marie, j’ai trente-deux ans et je vis toujours avec ma mère dans notre appartement du 14ème arrondissement à Paris. Papa est parti il y a dix ans déjà, emporté par un cancer fulgurant. Depuis, Liliane n’est plus vraiment la même. Elle a cessé de rire, de sortir, de parler même. Elle est là, physiquement présente, mais son esprit semble ailleurs, comme si elle attendait quelque chose ou quelqu’un pour la réveiller.

« Tu veux du pain ? » J’essaie encore. Elle secoue la tête sans me regarder. Je soupire et m’assois en face d’elle. Le silence s’installe, pesant. Je me demande si elle m’entend vraiment ou si je suis devenue transparente à ses yeux. Parfois, j’ai envie de hurler, de casser quelque chose juste pour provoquer une réaction.

Le soir, quand je rentre du travail à la bibliothèque municipale, je la retrouve assise devant la télévision éteinte. Elle ne regarde rien, elle attend. Je m’approche doucement.

— Maman… tu veux qu’on regarde un film ensemble ?

Elle hausse les épaules. Je m’assieds à côté d’elle malgré tout. Je me rappelle les soirs d’hiver où elle me serrait contre elle sous un plaid, où elle me racontait des histoires inventées pour m’endormir. Où est passée cette mère-là ?

Les jours passent et se ressemblent. Les voisins commencent à me regarder avec pitié. « Elle va bien, ta maman ? » demande parfois Madame Lefèvre sur le palier. Je souris poliment, mais au fond de moi je bouillonne. Non, elle ne va pas bien. Et moi non plus.

Un dimanche matin, alors que je prépare le déjeuner, j’entends un bruit sourd dans le couloir. Je me précipite : Liliane est allongée par terre, son visage pâle et ses yeux vides fixés au plafond.

— Maman ! Tu m’entends ?

Elle cligne des yeux lentement. Je l’aide à se relever et l’installe sur le canapé. Elle ne dit rien. Je sens la panique monter en moi.

Après cet incident, je décide d’appeler le médecin de famille, le docteur Moreau. Il vient le lendemain et l’examine longuement.

— Elle fait une dépression sévère, Marie. Il faudrait envisager une aide extérieure.

Je hoche la tête mais au fond de moi je refuse d’y croire. Ma mère n’a jamais été faible ! C’est elle qui tenait tout après le départ de papa…

Je tente alors de lui parler différemment. Un soir, je m’assieds à côté d’elle avec un vieil album photo.

— Tu te souviens de cette photo ? C’était à La Rochelle… On riait tellement ce jour-là.

Elle regarde l’image sans émotion. Mais soudain, une larme coule sur sa joue ridée. Mon cœur se serre.

— Pourquoi tu pleures, maman ?

Elle murmure :

— Je ne sais plus comment faire…

Je reste sans voix. Pour la première fois depuis des mois, elle me parle vraiment. Je prends sa main dans la mienne.

— On va y arriver ensemble, d’accord ?

Les semaines suivantes sont un mélange d’espoir et de rechutes. Parfois Liliane accepte de sortir marcher avec moi au parc Montsouris ; parfois elle reste enfermée dans sa chambre toute la journée. Je découvre à quel point il est difficile d’aider quelqu’un qui ne veut plus être aidé.

Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres, nous nous disputons violemment.

— Tu ne fais aucun effort ! Tu veux juste te laisser mourir !

Elle me regarde avec une tristesse infinie.

— Tu ne comprends pas… Je suis fatiguée, Marie.

Je claque la porte et m’effondre en larmes dans le couloir. Pourquoi est-ce si dur d’aimer quelqu’un qui s’éteint lentement sous vos yeux ?

Je commence à consulter une psychologue qui m’aide à mettre des mots sur ma colère et ma culpabilité. J’apprends à accepter que je ne peux pas tout contrôler ni tout réparer.

Un matin d’hiver, Liliane me tend timidement une tasse de thé alors que je me lève.

— Merci…

Elle sourit faiblement.

— Je t’aime, tu sais.

Je fonds en larmes et la serre dans mes bras comme quand j’étais petite fille.

Depuis ce jour-là, notre relation change doucement. Il y a encore des silences et des moments difficiles mais aussi des gestes tendres retrouvés. J’accepte que ma mère vieillit, qu’elle a ses failles et ses douleurs que je ne peux pas toujours comprendre ni guérir.

Parfois je me demande : combien de familles vivent ce même éloignement silencieux ? Combien de mots restent coincés dans nos gorges jusqu’à ce qu’il soit trop tard ? Est-ce qu’on saura se retrouver avant de se perdre pour toujours ?