Le jour où j’ai perdu plus qu’un crédit

« Je veux partir. Ça fait deux ans que je suis avec quelqu’un d’autre. »

Je me souviens du bruit du bouchon de prosecco qui a roulé sur le parquet, du parfum sucré du gâteau au citron qui flottait dans l’air, et de la lumière chaude des bougies qui dansaient sur les murs de notre salon. J’avais à peine fini ma blague sur la Toscane, persuadée que ce soir serait le début d’une nouvelle ère, sans dettes, sans angoisses. Étienne n’a pas ri. Il n’a même pas souri. Il m’a regardée droit dans les yeux, et j’ai su, avant même qu’il ouvre la bouche, que quelque chose s’était brisé.

« Tu plaisantes ? » Ma voix tremblait, ridicule face à la solennité de la sienne. Il a secoué la tête, lentement, comme s’il voulait me laisser le temps de comprendre. « Je suis désolé, Claire. »

Désolé ? Ce mot résonnait dans ma tête comme une gifle. Je me suis assise, ou plutôt je me suis effondrée sur la chaise, mes jambes incapables de me porter. Tout autour de moi semblait soudain irréel : la nappe blanche, les assiettes en porcelaine héritées de ma mère, la photo de nos vacances à Biarritz posée sur l’étagère. Comment tout cela pouvait-il être vrai ?

« Depuis deux ans… » ai-je murmuré. « Deux ans à faire semblant ? »

Il a baissé les yeux. « Je ne voulais pas te blesser. Je voulais attendre que le crédit soit fini… »

J’ai éclaté de rire, un rire nerveux, presque hystérique. « Tu voulais attendre que le crédit soit fini ? C’est ça, ton excuse ? »

Il n’a rien répondu. Le silence s’est installé entre nous, lourd, oppressant. J’ai pensé à nos enfants, Lucie et Paul, endormis à l’étage. À toutes ces années passées à jongler entre le travail, les devoirs, les courses au Carrefour du coin, les disputes pour des broutilles et les réconciliations sur l’oreiller. À toutes ces fois où j’ai cru qu’on était une famille normale.

« Qui est-ce ? » ai-je demandé finalement.

Il a hésité un instant avant de répondre : « C’est Sophie… du bureau. »

Sophie. La Sophie dont il parlait parfois en rentrant du travail, celle qui organisait les pots de départ et qui riait trop fort aux blagues d’Étienne lors des dîners d’équipe. Je l’avais croisée une fois à la sortie du métro République ; elle m’avait souri poliment, sans chaleur.

Je me suis levée brusquement. « Sors d’ici. Maintenant. »

Il a ramassé son manteau sans un mot et a quitté l’appartement. J’ai entendu la porte claquer, puis plus rien. Le silence absolu.

Je suis restée là, seule au milieu des restes de notre fête avortée, à regarder les bougies se consumer lentement. J’ai pensé à appeler ma sœur, Hélène, mais il était trop tard. J’ai pensé à pleurer, mais les larmes ne venaient pas.

Les jours suivants ont été un enchaînement de gestes automatiques : préparer le petit-déjeuner pour les enfants, répondre aux mails du boulot, faire semblant devant les voisins que tout allait bien. Lucie a remarqué mon air absent : « Maman, tu es triste ? » J’ai menti : « Non ma chérie, juste fatiguée. »

Le samedi suivant, Hélène est venue avec une tarte aux pommes et son franc-parler habituel : « Il ne te méritait pas, tu sais. » Mais je n’avais pas envie d’entendre ça. Je voulais juste comprendre comment j’avais pu ne rien voir venir.

Un soir, alors que je rangeais la chambre de Paul, j’ai trouvé un dessin : une maison avec quatre bonshommes qui se tenaient la main. J’ai éclaté en sanglots silencieux. Comment allais-je leur expliquer ? Comment allais-je leur dire que leur père ne rentrerait plus le soir ?

La semaine suivante, Étienne est revenu chercher quelques affaires. Il avait l’air fatigué, vieilli. Nous avons parlé calmement cette fois-ci.

— Tu comptes leur dire quand ?
— Je ne sais pas… Peut-être ce week-end.
— Ils ont besoin de comprendre.
— Je sais.

Il a voulu m’embrasser sur la joue avant de partir ; je me suis reculée. Ce geste m’a semblé obscène.

Les jours sont devenus des semaines. Les enfants ont posé des questions : « Papa va revenir ? Pourquoi il dort ailleurs ? » J’ai essayé d’être honnête sans trop en dire : « Papa et moi avons besoin de temps pour réfléchir. Mais on vous aime très fort tous les deux. »

À l’école primaire du quartier, les autres mamans m’ont regardée différemment ; certaines m’ont prise en pitié, d’autres ont évité mon regard. J’ai découvert la solitude des femmes quittées : les invitations qui se raréfient, les regards gênés lors des réunions parents-profs.

Un soir d’automne, alors que je rentrais du travail sous la pluie battante, j’ai croisé Sophie devant notre immeuble. Elle attendait Étienne dans sa petite voiture grise. Nos regards se sont croisés ; elle a baissé les yeux.

J’aurais voulu lui crier ma colère, lui dire qu’elle avait volé ma vie. Mais je n’ai rien dit. J’ai continué mon chemin sous la pluie.

Petit à petit, j’ai réappris à vivre seule avec les enfants. J’ai repris le yoga avec Hélène le mercredi soir ; j’ai redécouvert le plaisir de lire un roman dans mon lit sans attendre qu’Étienne rentre tard du bureau.

Mais chaque soir, en refermant la porte derrière moi, je repense à cette nuit-là : au prosecco jamais bu, au gâteau jamais goûté, à la promesse d’une Toscane qui ne viendra jamais.

Est-ce qu’on peut vraiment tourner la page après une telle trahison ? Ou bien reste-t-on à jamais prisonnière du passé ?