Ne reviens pas, mon fils…
« Ne reviens pas, mon fils… »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un couteau. Je me souviens de ce matin-là, dans la petite cuisine jaune de notre maison à Saint-Flour. Elle essuyait ses mains sur son vieux tablier à carreaux, le regard fixé sur la fenêtre embuée. Je venais d’annoncer que je partais à Paris, que je ne voulais plus reprendre la boulangerie familiale. Elle n’a pas crié. Elle n’a pas pleuré. Elle a juste dit, d’une voix blanche : « Ne reviens pas, mon fils. »
Je suis resté planté là, incapable de bouger. Mon père, assis à la table, a serré sa tasse si fort que j’ai cru qu’elle allait se briser. Il n’a rien dit non plus. Le silence était plus lourd que n’importe quel mot.
J’ai grandi dans cette maison, entouré de l’odeur du pain chaud et du bruit du pétrin. Mon enfance a été rythmée par les réveils à l’aube, les dimanches à la messe, les repas où l’on ne parlait jamais des vrais sujets. Mon frère aîné, Luc, est parti il y a dix ans sans un mot. On disait qu’il avait « mal tourné ». Depuis, c’était à moi de reprendre le flambeau.
Mais moi, je rêvais d’autre chose. J’avais été accepté à l’École des Beaux-Arts de Paris. J’avais envie de peindre, de voir le monde autrement que par la vitrine d’une boulangerie de province. Mais comment le dire à mes parents ? Comment leur avouer que leur vie n’était pas la mienne ?
Ce matin-là, tout a explosé.
— Tu vas nous laisser tomber pour aller gribouiller des toiles ? a lancé mon père d’une voix rauque.
— Ce n’est pas ça… J’ai besoin de…
— De quoi ? De fuir ? Comme ton frère ?
Le mot était lâché. Luc. Le fantôme qui hantait la maison. Ma mère s’est raidie. J’ai vu une larme couler sur sa joue, silencieuse.
— Tu ne comprends pas… ai-je murmuré.
— Non, c’est toi qui ne comprends pas ! Ici, on ne part pas ! Ici, on reste !
J’ai senti la colère monter en moi. Pourquoi fallait-il toujours obéir ? Pourquoi fallait-il toujours sacrifier ses rêves pour ne pas décevoir ?
— Je ne suis pas Luc ! ai-je crié. Je veux juste vivre ma vie !
Ma mère s’est approchée et m’a pris la main.
— Si tu pars… ne reviens pas, mon fils.
Son regard était dur, mais j’y ai vu une immense tristesse. Comme si elle savait déjà qu’elle me perdait.
J’ai claqué la porte derrière moi. Dans la rue déserte, l’air était glacé. J’ai marché sans but, le cœur en miettes.
À Paris, tout était différent. Le bruit, la foule, l’anonymat. J’ai trouvé une petite chambre sous les toits à Montmartre. Les premiers mois ont été difficiles : peu d’argent, des petits boulots minables, la solitude qui me rongeait. Mais je peignais. Je peignais comme si ma vie en dépendait.
Chaque soir, je pensais à ma mère. À son silence. À ses mains abîmées par le travail. Je me demandais si elle pensait à moi.
Un soir d’hiver, j’ai reçu une lettre de mon père : « Ta mère est malade. » Rien d’autre.
Je suis revenu à Saint-Flour en courant presque. La maison sentait toujours le pain chaud, mais elle semblait plus froide qu’avant. Ma mère était allongée dans son lit, pâle et amaigrie.
— Tu es revenu…
Sa voix était faible mais son sourire sincère.
— Je suis désolé…
Elle a serré ma main.
— Tu as fait ce qu’il fallait… Ne laisse jamais personne t’empêcher de vivre tes rêves.
J’ai pleuré comme un enfant.
Après sa mort, mon père s’est enfermé dans le silence. Il m’en voulait encore d’être parti, mais il n’avait plus la force de me le reprocher.
Aujourd’hui, je vis toujours à Paris. Mes tableaux commencent à se vendre. Parfois, je repense à cette cuisine jaune, à cette phrase qui a tout changé : « Ne reviens pas, mon fils… »
Est-ce qu’on peut vraiment choisir entre sa famille et soi-même ? Est-ce que partir, c’est forcément trahir ceux qu’on aime ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?