À soixante ans, j’ai cherché mon premier amour : quand la porte s’est ouverte, c’est mon reflet qui m’a accueillie

— Tu es sûre de vouloir y aller, maman ?

La voix inquiète de ma fille, Camille, résonne encore dans ma tête alors que je me tiens devant cette porte bleue, écaillée par les années. Mes mains tremblent. Soixante ans. J’ai soixante ans et je suis là, devant la maison de Paul, mon premier amour. Je n’ai rien dit à mon mari, ni à mes autres enfants. Je n’ai parlé qu’à Camille, qui m’a regardée comme si je perdais la raison.

Je me souviens de ce jour de juin 1978, dans la cour du lycée à Angers. Paul m’avait prise par la main, ses yeux verts brillants d’espoir et de peur mêlés. « On partira ensemble, Lucie. On s’en fout des autres. » Mais la vie a décidé autrement. Mes parents ont déménagé à Nantes, j’ai perdu Paul de vue. J’ai rencontré François, je me suis mariée, j’ai eu trois enfants. J’ai été heureuse… du moins, je le croyais.

Mais depuis quelques mois, un vide s’est installé en moi. Un manque étrange, comme si une partie de mon histoire m’appelait à revenir en arrière. J’ai fouillé dans les vieux cartons, retrouvé des lettres jaunies, des photos où Paul souriait à côté de moi. Et soudain, l’idée s’est imposée : il fallait que je le voie une dernière fois.

Je respire profondément et frappe à la porte. Des pas précipités résonnent derrière le bois. La poignée tourne. La porte s’ouvre.

Devant moi se tient une femme d’une cinquantaine d’années. Elle a mes yeux, mon sourire, même la fossette sur la joue gauche. Je recule d’un pas, déstabilisée.

— Bonjour… Vous cherchez quelqu’un ?

Sa voix est douce mais méfiante. Je bredouille :

— Euh… Je… Je cherche Paul Martin. Il habitait ici autrefois…

Elle me dévisage longuement, puis esquisse un sourire triste.

— Mon père est décédé il y a deux ans. Vous êtes Lucie ?

Je chancelle. Comment connaît-elle mon prénom ?

— Oui… Mais comment…

Elle ouvre grand la porte.

— Entrez. Il m’a beaucoup parlé de vous.

Je franchis le seuil comme dans un rêve. Le salon sent la cire et le café froid. Sur le buffet, une photo de Paul plus âgé, entouré d’enfants et… d’elle.

— Je m’appelle Claire. Je suis sa fille aînée.

Le silence s’installe. Je sens mes larmes monter.

— Il… il parlait encore de moi ? Après tout ce temps ?

Claire hoche la tête.

— Il disait que vous étiez son grand amour. Qu’il n’a jamais compris pourquoi vous aviez disparu du jour au lendemain.

Je serre mes mains sur mes genoux pour ne pas éclater en sanglots.

— Ce n’était pas mon choix… Mes parents ont tout fait pour nous séparer.

Claire me regarde avec une intensité troublante.

— Vous savez… J’ai toujours eu l’impression d’être différente dans cette famille. Quand j’étais petite, on me disait que je ressemblais à une femme que papa avait aimée autrefois…

Elle se lève et va chercher une boîte en fer blanc. Elle l’ouvre devant moi : des lettres d’amour pliées avec soin, toutes signées « Lucie ». Ma main tremble en reconnaissant mon écriture adolescente.

— Il les gardait précieusement… Il disait que c’était son trésor.

Je sens un poids immense sur ma poitrine.

— Claire… Est-ce que… Est-ce que tu sais qui est ta mère ?

Elle baisse les yeux.

— Maman est morte quand j’avais six ans. Papa ne parlait jamais d’elle. Mais parfois, il murmurait votre prénom en pensant que je ne l’entendais pas.

Un silence lourd tombe entre nous. Je regarde Claire et je me vois en elle : mêmes gestes nerveux, même façon de froncer les sourcils quand elle réfléchit.

— Tu sais… J’ai toujours eu peur d’être passée à côté de ma vie en renonçant à Paul. Mais aujourd’hui, en te voyant…

Ma voix se brise. Claire pose sa main sur la mienne.

— Peut-être qu’on ne choisit pas toujours ce qu’on laisse derrière soi. Mais on peut choisir ce qu’on fait maintenant.

Je souris tristement.

— J’aurais voulu lui dire au revoir… lui dire que je ne l’ai jamais oublié.

Claire se lève et va chercher un carnet usé par le temps.

— Il vous a écrit une lettre avant de mourir. Il espérait que vous viendriez un jour.

Je prends la lettre d’une main tremblante et lis les mots de Paul :
« Lucie,
Si tu lis ces lignes, c’est que tu as trouvé le courage de revenir vers notre histoire. Sache que tu as été l’amour de ma vie et que chaque jour sans toi était teinté de ton souvenir. J’espère que tu as été heureuse. Je t’attendrai toujours dans nos souvenirs communs.
Paul »

Les larmes coulent sur mes joues sans retenue. Claire me serre dans ses bras comme si elle voulait réparer le temps perdu.

En sortant de la maison ce soir-là, je regarde le ciel gris d’Anjou et me demande : Combien de vies faut-il pour réparer un seul regret ? Et vous, avez-vous déjà ressenti ce manque qui ne s’explique pas ?