Fille de l’ombre : l’histoire d’Élise, celle qu’on n’attendait pas
« Tu n’étais pas censée naître, Élise. » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide comme la porcelaine de ses tasses. J’ai douze ans ce soir-là, et je comprends enfin pourquoi elle détourne toujours le regard quand je rentre de l’école, pourquoi elle serre mon frère Paul dans ses bras mais ne me touche jamais. Je suis l’erreur, la fille qu’elle n’a jamais voulue.
Mon père, François, n’est qu’une ombre dans notre appartement de Lyon. Il rentre tard, sentant le tabac froid et la fatigue. Il ne parle que pour demander si Paul a bien fait ses devoirs ou si la voiture est garée correctement. Moi, il m’évite, comme si j’étais transparente. Parfois, je me demande si je suis vraiment là ou si je ne suis qu’un fantôme qui hante les couloirs.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur les toits gris du quartier de la Croix-Rousse, j’entends mes parents se disputer derrière la porte du salon. « Tu voulais un fils, tu l’as eu ! Pourquoi tu t’acharnes sur Élise ? » crie mon père. Ma mère répond, la voix brisée : « Je n’ai jamais voulu d’elle… Elle me rappelle tout ce que j’ai raté. »
Je me recroqueville dans mon lit, le cœur serré. À l’école, je fais semblant d’être forte. Je ris avec Camille et Sarah à la récréation, mais je sais qu’elles sentent ma tristesse. Un jour, Camille me demande : « Pourquoi tu ne parles jamais de ta famille ? » Je souris, gênée : « Oh, tu sais… On n’est pas très proches. »
Les années passent. Paul devient le centre de toutes les attentions : il joue au foot au club du quartier, il ramène des trophées, il fait la fierté de maman. Moi, je m’efface. J’écris des poèmes dans mon carnet secret, j’écoute Barbara en cachette et je rêve d’une autre vie. Un jour, en terminale, mon professeur de français me dit : « Élise, tu as une sensibilité rare. Tu devrais songer à écrire. » Je rentre à la maison avec cette phrase comme un trésor. Mais quand je l’annonce à table, ma mère éclate de rire : « Écrire ? Tu ferais mieux de trouver un vrai métier. »
Paul part faire ses études à Paris. La maison devient silencieuse, presque oppressante. Ma mère s’enferme dans sa chambre, mon père disparaît derrière son journal. Je me sens plus seule que jamais. Un soir, je trouve le courage de demander : « Maman, pourquoi tu ne m’aimes pas ? » Elle me regarde longuement avant de répondre : « Parce que tu n’es pas celle que j’espérais… »
Je fuis dans la nuit glaciale, mes larmes se mêlant à la pluie sur les pavés lyonnais. J’erre jusqu’au Rhône, où je m’assois sur un banc, le visage tourné vers l’eau noire. Une vieille dame s’approche : « Ça va ma petite ? » Je hoche la tête sans conviction. Elle s’assied à côté de moi et me raconte comment elle a fui la guerre quand elle était enfant. « On ne choisit pas sa famille, mais on peut choisir qui on devient », dit-elle en souriant.
Cette phrase me hante des semaines durant. Je décide alors de partir. J’écris une lettre à mes parents :
« Maman, Papa,
Je pars parce que je veux exister ailleurs que dans votre indifférence. Je ne vous en veux pas, mais je dois apprendre à m’aimer moi-même.
Élise »
Je prends un train pour Toulouse avec quelques économies et mon carnet de poèmes. Les premiers mois sont difficiles : petits boulots dans un café du centre-ville, chambre minuscule sous les toits, solitude mordante… Mais peu à peu, je rencontre des gens qui voient en moi autre chose qu’une erreur : Lucie, qui partage ma passion pour la littérature ; Ahmed, qui me fait rire aux éclats ; et surtout Jeanne, une éditrice qui croit en mes textes.
Un jour, alors que je lis un extrait de mon recueil lors d’une soirée slam au Connexion Café, j’aperçois ma mère au fond de la salle. Elle est là, droite comme un piquet, les yeux brillants de larmes. À la fin de ma lecture, elle s’approche timidement :
— Élise… Je… Je ne savais pas que tu souffrais autant.
— Tu ne voulais pas savoir.
— Je suis désolée…
Je baisse les yeux. Les mots restent coincés dans ma gorge. Peut-on vraiment pardonner tant d’années d’indifférence ?
Les semaines passent. Ma mère m’écrit parfois des lettres maladroites où elle tente d’expliquer ses blessures à elle : un père violent, une jeunesse brisée par la guerre d’Algérie… Je comprends peu à peu que son rejet n’était pas entièrement dirigé contre moi ; c’était aussi contre elle-même.
Aujourd’hui, j’ai publié mon premier livre. Il s’appelle « Fille de l’ombre ». Parfois je croise des jeunes filles qui me disent : « Votre histoire ressemble à la mienne… » Je leur souris avec tendresse.
Mais chaque soir, en fermant les yeux, une question me hante encore :
Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire quand on a grandi sans amour ? Ou bien porte-t-on toujours cette blessure en soi ?