Le dernier rayon de soleil : Comment nous avons dit adieu à notre petite Camille entre larmes et espoir
« Non, non, je vous en supplie… Camille, réveille-toi ! » Ma voix résonne dans la chambre blanche, brisée, étranglée par la peur. Je serre la petite main de ma fille, glacée, si fragile. Autour de moi, les machines émettent leurs bips réguliers, indifférents à mon désespoir. La lumière du soir traverse les stores de l’hôpital Édouard Herriot à Lyon, dessinant des rayons dorés sur le visage endormi de Camille. Elle n’a que deux ans. Deux ans… C’est trop court pour une vie.
Je sens la présence de mon mari, Antoine, derrière moi. Il pose sa main sur mon épaule, mais je ne peux pas me retourner. Je ne veux pas voir sa douleur, elle est trop semblable à la mienne. Les médecins entrent, leurs regards sont graves. Le professeur Morel s’approche doucement :
— Madame Lefèvre… Je suis désolé. Il n’y a plus rien à faire.
Je ferme les yeux. Je voudrais hurler, tout casser, mais je reste là, figée, comme si mon corps refusait de m’obéir. Camille a été renversée par une voiture en sortant de la crèche. Un accident banal, un chauffard pressé qui n’a même pas regardé derrière lui. Depuis trois jours, nous vivons dans cette chambre d’hôpital, suspendus à l’espoir et à la peur.
La nuit tombe. Antoine s’effondre sur une chaise, la tête dans les mains. Je caresse les cheveux blonds de Camille. Elle aimait tant qu’on lui chante « Au clair de la lune ». Une infirmière entre, douce et discrète :
— Voulez-vous que je reste avec vous ?
Je hoche la tête. Elle s’assied près du lit et commence à fredonner la berceuse préférée de Camille. Les larmes coulent sur mes joues sans que je puisse les retenir.
Le lendemain matin, le professeur Morel revient. Il me parle doucement du don d’organes. Il explique que Camille pourrait sauver d’autres enfants. Mon cœur se déchire encore plus. Comment puis-je laisser partir ma fille ? Mais comment refuser que d’autres parents soient épargnés par cette douleur ?
Antoine et moi passons des heures à discuter. Nous nous disputons même — il refuse d’abord, il crie :
— Elle est à nous ! On ne peut pas…
Mais je sens au fond de moi que c’est ce que Camille aurait voulu. Elle était si généreuse, même si petite. Finalement, Antoine cède, épuisé par le chagrin.
Le jour du prélèvement arrive. Je reste près d’elle jusqu’au bout. Je lui murmure des mots d’amour à l’oreille :
— Tu es mon soleil, ma princesse… Tu vas continuer à briller dans le cœur d’autres enfants.
Je sens sa petite main dans la mienne jusqu’à ce qu’on me demande de sortir. Je m’effondre dans le couloir, incapable de respirer.
Les jours suivants sont un brouillard épais. La famille débarque de toute la France — mes parents de Dijon, la sœur d’Antoine de Toulouse… Chacun veut dire adieu à Camille à sa manière. Mais très vite, les tensions apparaissent. Ma mère me reproche ma décision :
— Comment as-tu pu laisser des inconnus toucher son corps ?
Je hurle, je pleure, je claque la porte de ma propre chambre d’enfant où je me suis réfugiée pour quelques jours après l’enterrement.
Antoine s’enferme dans le silence. Il ne parle plus, il ne mange presque pas. Un soir, il explose :
— Tu as pris cette décision sans moi ! Tu m’as volé notre dernier moment avec elle !
Je lui réponds avec rage :
— Et toi, tu voulais quoi ? Qu’elle parte pour rien ? Qu’on garde tout pour nous alors qu’on aurait pu sauver des vies ?
Le silence retombe comme une chape de plomb sur notre couple déjà fissuré.
Les semaines passent. Je retourne au travail à la médiathèque municipale de Lyon. Les collègues m’évitent ou me regardent avec pitié. Je n’en peux plus des silences gênés et des « ça va ? » murmurés du bout des lèvres.
Un jour, je reçois une lettre anonyme. Une maman me remercie : « Grâce à vous, ma petite Chloé a eu un nouveau cœur… » Je relis ces mots cent fois. Je pleure encore, mais cette fois ce sont des larmes mêlées d’espoir.
Peu à peu, Antoine et moi apprenons à parler de Camille sans nous déchirer. Nous allons ensemble au cimetière du parc de la Tête d’Or chaque dimanche. Nous déposons des fleurs jaunes — ses préférées — et nous restons là en silence.
Un soir d’été, alors que le soleil se couche sur les toits de Lyon, Antoine me prend la main :
— Tu crois qu’elle sait ce qu’on a fait pour elle ?
Je regarde le ciel orangé et je murmure :
— Oui… Elle sait qu’on l’aime plus que tout.
Aujourd’hui encore, chaque rayon de soleil me rappelle Camille. J’ai appris que même dans la nuit la plus noire, il existe une lumière — celle de l’amour qui ne meurt jamais.
Et vous… Auriez-vous eu la force de faire ce choix ? Peut-on vraiment se reconstruire après avoir perdu ce qu’on avait de plus précieux ?