Maman, pourquoi tu ne m’as jamais prise dans tes bras ?
— Maman, pourquoi tu ne m’as jamais prise dans tes bras ?
La question est tombée comme un couperet, tranchant le silence feutré de la cuisine. Je venais de poser la théière sur la table, la vapeur s’élevant paresseusement entre nous. Ma fille, Claire, me regardait avec une douceur grave, ses mains entourant sa tasse de thé. Elle avait quarante ans, moi soixante-cinq. Entre nous, une tarte aux pommes à moitié entamée, et tout un passé que je croyais enfoui.
J’ai senti mon cœur se serrer, mes doigts trembler. J’ai voulu répondre, mais aucun mot ne venait. J’ai détourné les yeux vers la fenêtre, là où la pluie tapait doucement contre les carreaux. Comment expliquer l’inexplicable ? Comment dire à sa propre fille qu’on n’a jamais su aimer autrement ?
— Je… Je ne sais pas, ai-je murmuré, la gorge nouée.
Claire n’a pas insisté. Elle a simplement soupiré, puis a souri tristement. Ce sourire m’a transpercée plus que n’importe quel reproche.
Je me suis revue enfant, dans la petite maison de ma mère à Limoges. Ma mère, Hélène, était une femme dure, marquée par la guerre et les privations. Elle ne parlait pas beaucoup, ne riait jamais. Les gestes tendres étaient absents de notre quotidien. J’ai grandi dans le silence des non-dits, apprenant à cacher mes émotions pour ne pas déranger.
Un jour, j’avais sept ans, je m’étais approchée d’elle alors qu’elle épluchait des pommes de terre. J’avais tendu les bras, cherchant un câlin. Elle m’avait repoussée d’un geste sec :
— Arrête tes bêtises, Anne. On n’a pas le temps pour ça.
J’avais appris à ne plus demander. À me contenter d’un regard ou d’un mot gentil, trop rare.
Quand Claire est née, j’étais jeune et perdue. Son père, François, travaillait sans cesse à l’usine Michelin. Je me retrouvais seule avec ce petit être fragile qui pleurait la nuit. Je voulais bien faire, mais je ne savais pas comment. J’avais peur de mal faire, peur de l’étouffer ou de la briser.
Je me souviens d’une nuit où elle hurlait dans son berceau. J’étais épuisée, au bord des larmes. J’ai posé ma main sur son ventre pour la calmer sans oser la prendre contre moi. J’entends encore sa voix minuscule :
— Maman…
Mais je restais là, figée par mes propres peurs.
Les années ont passé. Claire a grandi sans réclamer plus que ce que je pouvais donner : des repas chauds, des vêtements propres, des conseils pour l’école. Je croyais que cela suffisait. Je croyais qu’elle comprendrait.
Mais aujourd’hui, face à sa question, je réalise tout ce que j’ai manqué.
— Tu sais, maman… Je ne t’en veux pas vraiment. Mais parfois je me demande ce que ça aurait changé si tu avais été différente.
Sa voix était calme, sans colère. Mais chaque mot résonnait comme un écho dans ma poitrine.
— Peut-être que j’aurais moins peur d’être mère moi-même…
Je l’ai regardée alors, vraiment regardée : ses yeux fatigués par les nuits blanches avec ses propres enfants, ses mains nerveuses qui jouaient avec sa cuillère. J’ai vu en elle la petite fille que j’avais été, et celle que j’avais élevée sans savoir comment aimer autrement.
— Claire… Je suis désolée. Je ne savais pas comment faire. On ne m’a jamais appris.
Elle a hoché la tête.
— Je sais. Mamie non plus n’était pas très démonstrative…
Un silence gênant s’est installé entre nous. J’ai voulu le briser.
— Tu crois qu’il est trop tard ?
Elle a souri doucement.
— Il n’est jamais trop tard pour essayer.
Alors j’ai tendu la main vers elle, maladroitement. Elle l’a prise dans la sienne et l’a serrée fort. Pour la première fois depuis des décennies, j’ai senti une chaleur nouvelle envahir mon cœur.
Le soir même, en rangeant la cuisine après son départ, je me suis effondrée en larmes contre l’évier. J’ai repensé à toutes ces années perdues, à tous ces gestes retenus par pudeur ou par peur. Et si j’avais eu le courage d’aimer autrement ? Et si j’avais su briser le cercle du silence ?
Aujourd’hui encore, je me demande : combien d’entre nous portent en silence le poids des gestes non faits ? Combien de mères et de filles se regardent sans oser se dire qu’elles s’aiment ? Peut-on vraiment réparer le passé ?