Sous le même toit : quand l’hospitalité devient épreuve

« Tu ne trouves pas qu’elle prend un peu trop ses aises ? » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la tension dans la pièce. Paul, mon mari, lève les yeux de son ordinateur, l’air fatigué. « Madeleine, c’est juste le temps qu’elle s’adapte. Elle vient d’arriver… »

Mais moi, je n’en peux plus. Depuis trois semaines, Victoire s’est installée dans notre appartement du 6ème arrondissement de Lyon. Elle laisse traîner ses affaires partout, monopolise la salle de bain le matin, et surtout, elle a ce rire éclatant qui résonne jusque dans mes rêves. Au début, j’ai voulu faire bonne figure. Après tout, c’est la cousine de Paul, une jeune fille de vingt ans qui débarque de Clermont-Ferrand pour ses études à Sciences Po. Mais chaque jour qui passe, je sens mon espace vital se réduire, mon intimité s’effriter.

Hier soir encore, alors que je rentrais du travail, j’ai trouvé Victoire et Paul en train de cuisiner ensemble. Ils riaient, complices, partageant des souvenirs d’enfance que je ne connais pas. J’ai eu l’impression d’être une étrangère dans ma propre cuisine. « Tu veux goûter la sauce ? » m’a-t-elle lancé avec un sourire éclatant. J’ai marmonné un oui, mais la jalousie me brûlait la gorge.

Je n’ose pas en parler à mes amies. Elles me diraient sûrement que je suis égoïste, que c’est normal d’aider la famille. Mais elles ne voient pas comment Paul change quand Victoire est là. Il redevient ce garçon insouciant que je n’ai jamais connu, il rit plus fort, il parle plus vite. Et moi, je me sens transparente.

Un soir, alors que je rangeais le salon après leur énième soirée film, j’ai surpris une conversation à voix basse dans la cuisine.

— Tu crois qu’elle m’aime bien ?
— Bien sûr, Victoire… Madeleine est juste un peu stressée en ce moment.

J’ai eu envie de hurler : « Je suis là ! Je vous entends ! » Mais je me suis contentée de serrer les poings.

Le lendemain matin, Victoire a oublié de refermer la porte de la salle de bain. J’y suis entrée sans frapper et je l’ai trouvée en train de pleurer devant le miroir. Elle s’est essuyé les yeux en me voyant.

— Ça va ?
— Oui… C’est juste… Je me sens un peu perdue ici.

J’ai eu honte de ma colère. Peut-être que je ne suis pas la seule à souffrir de cette cohabitation forcée.

Mais les tensions ne font que s’accumuler. Paul prend systématiquement sa défense. Quand je lui parle du désordre ou du bruit, il soupire : « Elle est jeune, Madeleine… Tu étais comment à vingt ans ? »

Je n’étais pas comme elle. À vingt ans, je travaillais déjà pour payer mon studio minuscule à Villeurbanne. Je n’avais personne pour m’accueillir à bras ouverts.

Un samedi matin, alors que Paul était parti faire les courses avec Victoire — encore une activité qu’ils partagent sans moi — j’ai fouillé dans sa chambre. Je sais que ce n’est pas bien. Mais j’avais besoin de comprendre ce qui me dérange tant chez elle. Sur son bureau, j’ai trouvé un carnet ouvert. J’ai lu quelques lignes :

« J’aimerais tant qu’elle m’accepte… Je fais tout pour ne pas déranger mais j’ai l’impression d’être un poids mort. Paul est gentil mais Madeleine me regarde comme si j’étais une intruse… »

J’ai refermé le carnet en tremblant. Je me suis sentie minable.

Le soir même, j’ai essayé d’engager la conversation avec elle.

— Victoire… Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus.
— Je ne veux pas m’imposer… Si tu veux que je parte…
— Non ! Ce n’est pas ça… C’est juste… Je crois que j’ai du mal à partager Paul.

Elle a souri tristement.

— Moi aussi, j’ai perdu mes repères ici.

On a pleuré ensemble ce soir-là. Pour la première fois depuis son arrivée, j’ai vu Victoire autrement : une jeune femme fragile, loin de chez elle, qui cherche sa place.

Mais rien n’est vraiment réglé. Les semaines passent et la tension reste palpable. Paul fait tout pour arrondir les angles mais il s’éloigne de moi sans s’en rendre compte. Un soir, après une dispute silencieuse à table — chacun enfermé dans son mutisme — il a claqué la porte et n’est rentré qu’au petit matin.

Je me suis retrouvée seule avec Victoire dans la cuisine.

— Tu crois qu’on va s’en sortir ?
— Je ne sais pas…

J’ai pensé à ma propre famille, aux sacrifices qu’on fait par amour ou par devoir. Est-ce qu’on doit tout accepter au nom de la famille ? Où est la limite entre générosité et sacrifice de soi ?

Aujourd’hui encore, alors que j’écris ces lignes dans le silence retrouvé de l’appartement — Victoire est partie réviser chez une amie — je me demande : ai-je été trop dure ? Ou bien est-ce normal de vouloir préserver son couple avant tout ?

Et vous, jusqu’où iriez-vous par loyauté familiale ? Est-ce égoïste de vouloir rester maîtresse chez soi ?