Quand l’amour s’effrite : Chronique d’un mariage oublié

« Tu ne vas pas sortir comme ça, Claire ? » La voix de Laurent résonne dans le couloir, sèche, presque agacée. Je m’arrête net, la main sur la poignée de la porte. Mon cœur bat trop fort. Je baisse les yeux sur ma robe, une simple robe bleue que j’aimais tant avant. Avant que tout ne change.

Il n’a pas toujours été comme ça. Au début, Laurent me regardait comme si j’étais la seule femme au monde. Nous habitions un petit appartement à Nantes, et chaque matin, il me préparait un café en souriant. Mais les années ont passé, et quelque chose s’est brisé. Peut-être était-ce la routine, ou la fatigue du travail – lui, cadre dans une société d’assurances, moi institutrice en maternelle – ou simplement la vie qui use les sentiments.

Tout a commencé après la naissance de notre fils, Paul. Laurent a pris du poids, doucement d’abord, puis plus rapidement. Il rentrait tard, mangeait devant la télé, ne parlait presque plus. J’ai essayé de l’aider : « Et si on allait marcher ensemble le matin ? » proposais-je. Il haussait les épaules : « Je suis fatigué, Claire. Laisse-moi tranquille. »

Je me suis sentie invisible. Je faisais attention à moi, je cuisinais des plats équilibrés, je m’occupais de Paul, je gérais la maison… Mais lui semblait ne plus rien voir de tout cela. Un soir, alors que je tentais une nouvelle recette de gratin de courgettes – son plat préféré autrefois – il a à peine levé les yeux de son téléphone. « Tu veux du pain ? » ai-je demandé timidement. Il a grogné : « Non, c’est bon. »

Les disputes sont arrivées ensuite. D’abord à voix basse, puis plus violentes. « Tu ne fais plus aucun effort ! » ai-je crié un soir où il refusait encore une balade en famille. Il a éclaté : « C’est toi qui veux toujours tout contrôler ! Laisse-moi vivre ! »

Je me suis repliée sur moi-même. J’ai commencé à sortir seule avec Paul au parc de Procé, à retrouver mes amies pour des cafés en terrasse près du marché de Talensac. Elles voyaient bien que quelque chose n’allait pas. « Tu as l’air fatiguée », disait Sophie. Je souriais pour ne pas pleurer.

Un dimanche matin, alors que j’essayais une dernière fois : « Laurent, tu viens marcher avec nous ? Il fait beau… » Il n’a même pas répondu. Il est resté affalé sur le canapé, le regard vide devant un match de foot.

J’ai compris ce jour-là que je n’existais plus pour lui.

Les semaines ont passé. J’ai perdu du poids sans m’en rendre compte ; je dormais mal, je pleurais souvent dans la salle de bains pour que Paul ne m’entende pas. Un soir d’automne, alors que je rentrais d’une réunion parents-profs, j’ai trouvé Laurent endormi devant la télé, une boîte de pizza vide sur la table basse. J’ai ramassé les restes en silence, puis je me suis assise à côté de lui.

« Laurent… Tu m’aimes encore ? »

Il a ouvert un œil fatigué : « Arrête avec tes questions… Je suis crevé. »

J’ai senti une colère froide monter en moi. « Tu ne me regardes même plus ! Tu ne fais plus attention à rien ! On dirait que tu t’en fiches ! »

Il s’est levé brusquement : « Si tu n’es pas contente, tu sais où est la porte ! »

Cette phrase a résonné longtemps dans ma tête.

J’ai commencé à envisager l’impensable : partir. Mais comment quitter vingt ans de vie commune ? Comment expliquer à Paul que ses parents ne s’aiment plus ? Les nuits étaient longues et glaciales.

Un soir, alors que Paul dormait déjà, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit à Laurent : « On ne peut pas continuer comme ça… On est malheureux tous les deux. »

Il n’a rien répondu. Il a juste soupiré et s’est enfermé dans la chambre.

J’ai consulté une psychologue, Madame Lefèvre, qui m’a dit : « Vous avez le droit d’exister pour vous-même aussi, Claire. » Cette phrase m’a bouleversée.

Peu à peu, j’ai repris goût à certaines choses : lire au café du coin, marcher seule sur les bords de l’Erdre au lever du soleil… J’ai même repris contact avec mon frère Julien à Paris, qui m’a invitée à venir passer quelques jours chez lui.

Laurent a fini par remarquer mon absence d’attention envers lui. Un soir, il m’a demandé : « Tu vois quelqu’un ? » J’ai ri tristement : « Non… Je me vois moi-même pour la première fois depuis des années. »

La décision s’est imposée d’elle-même : nous avons entamé une procédure de séparation à l’amiable pour préserver Paul autant que possible.

Aujourd’hui encore, je me demande comment nous en sommes arrivés là. Est-ce vraiment le poids des années qui tue l’amour ? Ou bien est-ce l’indifférence qui s’installe quand on cesse de se regarder ?

Et vous… À quel moment faut-il dire stop avant de se perdre soi-même dans le silence d’un couple qui n’existe plus ?