Là où personne ne disparaît – L’histoire d’une mère française face à l’éclatement familial
— Tu ne comprends jamais rien !
La voix de Julien résonne encore dans l’appartement, même après qu’il ait claqué la porte si fort que les verres dans le buffet ont tremblé. Je reste figée, la main sur la table, le cœur battant trop vite. Il est huit heures du matin, un jeudi comme les autres à Lyon, mais je sais déjà que ce jour-là, tout va basculer.
Je m’appelle Claire Dubois. J’ai quarante-trois ans, et jusqu’à ce matin-là, je croyais être une mère comme les autres. Divorcée depuis trois ans, j’élève seule mes deux enfants : Julien, seize ans, et Camille, douze ans. Leur père, François, a refait sa vie à Bordeaux avec une femme plus jeune. Il appelle parfois, mais il n’a jamais su gérer les tempêtes de l’adolescence.
Julien est en colère depuis des mois. Contre moi, contre son père absent, contre la vie. Il traîne avec des copains du lycée professionnel du quartier de la Guillotière, rentre tard, fume en cachette. Ce matin-là, c’est pour une histoire de portable confisqué que tout a explosé.
— Tu veux me contrôler comme papa contrôlait tout !
Je n’ai pas eu le temps de répondre. La porte s’est refermée sur ses mots et sur mon impuissance. Camille est restée silencieuse à côté de moi, les yeux baissés sur son bol de chocolat.
— Il va revenir ?
Sa voix tremble. Je voudrais la rassurer mais je n’en sais rien. Je me sens vide, inutile. Je pars travailler à la mairie du 7e arrondissement avec la boule au ventre. Toute la journée, je fais semblant d’écouter les plaintes des habitants sur les poubelles ou les places de parking. Mais dans ma tête, il n’y a que Julien.
Le soir, il n’est pas rentré. J’appelle ses amis, je tourne en rond dans l’appartement. Camille pleure doucement dans sa chambre. À minuit, je craque et j’appelle François.
— Tu peux venir ? Je ne sais plus quoi faire…
Il soupire à l’autre bout du fil.
— Claire, tu dramatises toujours tout. Il va revenir.
Mais il ne revient pas le lendemain non plus. Ni le surlendemain. Je vais au commissariat déposer une main courante. Les policiers sont polis mais fatalistes : « À cet âge-là, madame, ils testent les limites… »
Les jours passent. Je dors mal. Je fais semblant devant Camille mais je m’effondre dès qu’elle dort. Je me demande où j’ai échoué. Est-ce parce que j’ai trop travaillé ? Parce que je n’ai pas su compenser l’absence de son père ?
Une semaine plus tard, un appel du lycée : Julien a été vu près du skatepark avec des garçons plus âgés. Je m’y rends en courant sous la pluie battante. Je le trouve assis sur un banc, capuche sur la tête, les yeux rouges.
— Julien…
Il détourne le regard.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Je m’assois à côté de lui malgré le froid qui traverse mon manteau.
— Je veux juste que tu rentres à la maison.
Il serre les poings.
— Tu ne comprends pas… J’en peux plus d’être là, d’être entre toi et Camille… Papa s’en fout de nous !
Je sens ma gorge se serrer.
— Peut-être… Mais moi je ne m’en fous pas. J’ai besoin de toi.
Il éclate en sanglots. Je le prends dans mes bras comme quand il était petit. Nous restons là longtemps sous la pluie.
Ce soir-là, il rentre enfin à la maison. Mais rien n’est réglé. Les disputes reprennent vite : sur les notes, sur les sorties, sur son avenir qu’il refuse d’envisager.
Camille se replie sur elle-même. Elle dessine des familles parfaites sur ses cahiers d’école et me demande pourquoi papa ne vient jamais aux réunions parents-profs.
Un soir d’hiver, alors que je rentre tard du travail, je trouve Camille assise dans le noir.
— Maman… Est-ce que tu vas partir toi aussi ?
Je m’agenouille devant elle et la serre fort contre moi.
— Jamais, ma chérie. Jamais.
Mais au fond de moi, je doute de tout : de ma force, de mon amour, de ma capacité à tenir cette famille debout toute seule.
Les mois passent. Julien finit par décrocher un stage en mécanique grâce au père d’un copain. Il rentre plus souvent à la maison mais reste distant. Un soir d’été, alors que nous dînons sur le balcon avec Camille qui raconte ses vacances rêvées en Bretagne, il pose soudain sa fourchette.
— Maman… Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir.
Je le regarde sans voix. Il baisse les yeux.
— J’avais juste besoin que tu comprennes que j’allais mal…
Je prends sa main dans la mienne.
— Je sais… Et moi aussi j’ai eu peur de te perdre.
Camille sourit timidement et glisse sa petite main dans la nôtre.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, je me sens moins seule.
La famille n’est plus celle d’avant. Elle est cabossée, fragile, mais elle tient debout autrement. J’apprends à demander de l’aide : à mes parents qui habitent Villeurbanne, à mes amis du club de lecture du quartier Monplaisir. J’accepte que mes enfants aient leurs propres douleurs et leurs secrets.
Parfois je me demande : combien de familles autour de moi vivent ce même éclatement silencieux ? Combien de mères se sentent seules face à la tempête ? Est-ce qu’on peut vraiment recoller les morceaux ? Ou faut-il apprendre à aimer autrement ?