Le jour où tout a basculé : Mon fils, son mariage, et ce beau-père inattendu
— Il est ivre, Françoise. Je t’assure, il est complètement ivre !
La voix de mon mari, Jean-Pierre, tremblait alors qu’il me murmurait ces mots à l’oreille. Nous étions assis dans le salon cossu de la maison des parents de Camille, la fiancée de notre fils Thomas. C’était censé être un moment heureux : la première rencontre officielle entre nos deux familles, un dîner pour sceller l’union prochaine de nos enfants. J’avais passé la semaine à imaginer ce moment, à choisir ma robe, à répéter des phrases polies dans ma tête. Mais rien ne m’avait préparée à ce que j’allais vivre.
Dès l’instant où nous avons franchi le seuil, j’ai senti une tension étrange. Madame Lefèvre, la mère de Camille, nous a accueillis avec un sourire crispé, jetant des regards anxieux vers le couloir. Puis il est apparu : Monsieur Lefèvre, grand, les joues rouges, la voix forte et l’haleine chargée d’alcool. Il a serré la main de Jean-Pierre trop fort, m’a embrassée sur les deux joues en manquant de trébucher sur le tapis.
— Alors ! On va marier nos enfants ! Champagne !
Il a éclaté de rire, mais personne n’a suivi. Camille a baissé les yeux. Thomas m’a lancé un regard suppliant. J’ai senti mon cœur se serrer.
Le dîner a été un supplice. Monsieur Lefèvre a monopolisé la conversation, racontant des anecdotes embarrassantes sur sa jeunesse, riant trop fort, coupant la parole à tout le monde. À un moment, il a tapé sur la table si fort que les verres ont failli tomber.
— Vous savez, Françoise, moi je dis toujours : faut profiter de la vie ! On ne sait jamais de quoi demain sera fait !
J’ai souri poliment, mais à l’intérieur je bouillonnais. Comment pouvait-on laisser un homme dans cet état recevoir des invités ? Et surtout, comment Camille avait-elle grandi avec un père pareil ?
Après le dessert, alors que Monsieur Lefèvre s’était absenté aux toilettes depuis un long moment, Madame Lefèvre s’est penchée vers moi.
— Je suis désolée… Il a eu une journée difficile au travail…
J’ai hoché la tête sans répondre. Je voyais bien que ce n’était pas la première fois.
Sur le chemin du retour, Thomas s’est tu tout le trajet. Arrivés à la maison, il a explosé :
— Maman, tu vas dire quoi ? Que je ne dois pas épouser Camille à cause de son père ?
J’ai voulu le rassurer, lui dire que non, mais au fond de moi j’étais perdue. Je repensais à ma propre enfance, à mon père strict mais toujours digne lors des grandes occasions. J’avais rêvé d’une belle-famille soudée pour Thomas. Et là…
Les jours suivants ont été tendus. Jean-Pierre évitait le sujet. Moi, je n’arrivais pas à dormir. J’imaginais le mariage : Monsieur Lefèvre titubant devant l’autel, gâchant la cérémonie… Et si cet homme faisait souffrir Camille ? Et si un jour il blessait mes futurs petits-enfants ?
Un soir, alors que je préparais le dîner, Thomas est venu me voir.
— Camille veut qu’on parle tous ensemble. Elle sait que son père a un problème. Elle veut être honnête avec nous.
Le lendemain soir, Camille est venue à la maison. Elle avait les yeux rougis.
— Je sais que mon père a un problème avec l’alcool… Je vis avec ça depuis toujours. Mais il n’est pas méchant… Il est malheureux depuis qu’il a perdu son emploi il y a trois ans… Ma mère fait ce qu’elle peut…
Elle s’est effondrée en larmes. Thomas l’a prise dans ses bras. J’ai senti une boule dans ma gorge.
— Camille… Je ne veux pas te juger… Mais tu comprends que ça m’inquiète pour toi… pour Thomas…
Elle a hoché la tête.
— On en parle souvent tous les deux… On veut construire quelque chose de différent… On veut fonder une famille où on se soutient…
Jean-Pierre a pris la parole pour la première fois :
— Tu sais que tu peux compter sur nous si tu as besoin d’aide.
Ce soir-là, j’ai compris que je ne pouvais pas contrôler la vie de mon fils. Mais je pouvais être là pour lui et pour Camille.
Le mariage approche maintenant. Je suis toujours inquiète. Je redoute le discours du père de Camille… Mais j’essaie d’avoir confiance en eux.
Parfois je me demande : faut-il fuir les familles compliquées ou apprendre à les accepter ? Est-ce que l’amour peut vraiment réparer les blessures du passé ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?