Entre Deux Portes : Le Choix de Mon Fils

« Tu ne comprends pas, maman ! » La voix de Thomas résonne encore dans le couloir étroit de notre appartement à la Croix-Rousse. Il a claqué la porte de sa chambre, laissant derrière lui un silence lourd, presque palpable. Je reste là, adossée au mur, les mains tremblantes. J’ai l’impression que le monde s’effondre sous mes pieds.

Je m’appelle Claire, j’ai quarante-sept ans et j’élève seule mes deux enfants depuis que leur père est parti refaire sa vie à Bordeaux. Notre appartement est petit, deux chambres pour trois, mais c’est notre cocon. J’ai toujours fait de mon mieux pour eux. Mais ce soir, tout vacille.

Thomas, mon aîné, n’a que vingt ans. Il est amoureux de Camille, une jeune fille douce et déterminée qu’il a rencontrée à la fac. Ils veulent se marier. Pas dans cinq ans, non : maintenant. Et surtout, ils veulent revenir vivre ici, avec moi et sa petite sœur Lucie. « On économisera pour un appartement plus tard », m’a-t-il dit d’un ton assuré. Mais comment leur dire que je n’en peux plus ? Que je rêve parfois d’un peu de calme, d’espace, d’une vie qui ne tourne pas toujours autour des autres ?

Ce soir-là, tout a explosé. « Tu veux vraiment qu’on parte à la rue ? » ai-je crié sans réfléchir. Thomas m’a regardée comme si je venais de le trahir. « Je croyais que tu voulais notre bonheur… »

Depuis des semaines, je dors mal. Je me tourne et me retourne dans mon lit, le cœur serré par la peur de mal faire. D’un côté, je comprends Thomas : la vie est chère à Lyon, les loyers sont fous, et il veut construire quelque chose avec Camille. De l’autre… Je me sens épuisée. J’ai trimé toute ma vie pour leur offrir un toit, des études, un peu de stabilité. Est-ce trop demander que mes enfants prennent enfin leur envol ?

Le lendemain matin, Lucie m’observe du coin de l’œil pendant le petit-déjeuner. Elle a quinze ans et déjà cette lucidité cruelle des ados : « Tu vas dire oui, hein ? Comme d’habitude… » Je ravale mes larmes. Elle n’a pas tort. J’ai toujours cédé pour éviter les conflits. Mais cette fois-ci…

Je repense à ma propre jeunesse. À ma mère qui m’a mise dehors à dix-huit ans parce qu’il n’y avait plus de place pour moi dans son HLM de Villeurbanne. J’avais juré que je ne ferais jamais pareil à mes enfants. Mais aujourd’hui, je comprends sa fatigue, sa lassitude.

Le soir venu, Thomas rentre plus tôt que d’habitude. Il s’assied en face de moi dans la cuisine minuscule où les casseroles s’empilent sur la gazinière. « Maman… Je sais que c’est compliqué. Mais on n’a pas le choix. Camille ne peut pas rester chez ses parents non plus. On va travailler tous les deux, on paiera une partie du loyer… »

Je sens la colère monter en moi : « Et moi alors ? Tu crois que c’est facile de vivre à quatre ici ? Tu crois que j’ai envie de recommencer à tout gérer ? »

Il baisse les yeux : « Je veux juste être avec elle… Et avec vous… »

Un silence gênant s’installe. Je me lève brusquement pour aller fumer sur le balcon minuscule qui donne sur la rue animée. Les bruits de la ville me parviennent étouffés. Je pense à toutes ces années passées à jongler entre deux boulots, à compter chaque centime pour payer le chauffage l’hiver.

Le lendemain, j’appelle mon amie Sophie pour lui confier mes angoisses.
— Tu ne peux pas tout porter sur tes épaules, Claire ! Tu as le droit de penser à toi aussi.
— Mais s’ils n’ont nulle part où aller ?
— Ils trouveront une solution. Tu ne peux pas sacrifier ta santé pour eux.

Ses mots résonnent en moi toute la journée.

Le week-end arrive et Camille vient dîner chez nous. Elle est nerveuse mais déterminée :
— Madame Martin… Je sais que ce n’est pas facile pour vous. Mais je vous promets qu’on va tout faire pour que ça se passe bien.
Lucie ricane :
— C’est ça… Jusqu’à ce que tu sois enceinte et qu’on se retrouve à cinq dans 60 mètres carrés !
Je lance un regard noir à ma fille mais au fond, elle dit tout haut ce que je pense tout bas.

Après le repas, Thomas me prend à part :
— Maman… Je t’en supplie…
Je sens ses mains trembler dans les miennes.
— Tu sais ce que c’est d’avoir peur de l’avenir… Aide-moi à ne pas avoir cette peur-là.

Cette nuit-là, je pleure longtemps en silence. Je pense à tous ces choix impossibles qu’on doit faire quand on est parent seul en France aujourd’hui. À la précarité qui nous colle à la peau malgré tous nos efforts. À cette société qui ne laisse pas beaucoup de place aux familles comme la nôtre.

Le lundi matin, je prends une décision :
— D’accord… Vous pouvez revenir vivre ici quelques mois. Mais il faudra des règles claires : chacun participe aux tâches et aux dépenses. Et surtout… Vous cherchez activement un logement dès maintenant.
Thomas me serre fort dans ses bras :
— Merci maman… Tu ne le regretteras pas.
Mais au fond de moi, je doute encore.

Les semaines passent. L’appartement devient encore plus exigu ; les disputes éclatent pour un rien : qui a fini le lait ? Qui laisse traîner ses affaires ? Lucie s’isole dans sa chambre avec sa musique trop forte ; Camille tente maladroitement d’aider mais je sens bien qu’elle n’est pas chez elle.

Un soir, alors que je range la vaisselle seule dans la cuisine, Thomas vient me voir :
— On a trouvé un studio dans le 7ème… C’est petit mais c’est un début.
Je retiens mes larmes :
— Je suis fière de toi.
Il sourit timidement :
— On n’aurait jamais pu sans toi.

Quand ils partent enfin s’installer dans leur minuscule studio sous les toits, je ressens un vide immense mais aussi un soulagement coupable.

Est-ce ça, être mère ? Savoir dire oui quand on voudrait dire non ? Ou savoir lâcher prise quand il le faut ? Et vous… auriez-vous fait comme moi ?