Fuir l’enfer maternel pour tomber dans une cage sans amour : mon combat pour exister

« Tu n’es bonne à rien, Camille ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, même si cela fait déjà trois ans que j’ai claqué la porte de notre appartement à Lyon. Ce soir-là, j’avais vingt-trois ans et le cœur en miettes. J’ai couru sous la pluie, valise à la main, sans me retourner. Je croyais fuir l’enfer, mais je ne savais pas encore que j’allais tomber dans une autre prison.

Je me souviens du regard de ma mère, froid et tranchant comme une lame. Elle répétait sans cesse que je gâchais sa vie, que je n’étais qu’un fardeau. Mon père ? Parti depuis longtemps. Je n’avais que ma petite sœur, Élodie, qui me regardait avec des yeux pleins d’admiration et de tristesse mêlées. Mais ce soir-là, je n’ai pas eu le courage de lui dire au revoir.

J’ai trouvé refuge chez mon amie Sophie, à Villeurbanne. Elle m’a accueillie sans poser de questions, m’a prêté un pyjama trop grand et préparé un chocolat chaud. « Tu restes ici le temps qu’il faudra », a-t-elle murmuré en me serrant contre elle. Pour la première fois depuis des années, j’ai pleuré sans honte.

Mais la vie n’est jamais simple pour celles qui veulent s’en sortir seules. Rapidement, j’ai dû chercher du travail. J’ai accepté un poste de caissière dans un supermarché du quartier. Les journées étaient longues, les clients souvent désagréables. Mais au moins, je n’entendais plus les reproches de ma mère.

C’est là que j’ai rencontré Julien. Il venait tous les samedis acheter les mêmes produits : du pain complet, du fromage de chèvre et des pommes. Il avait un sourire doux et des yeux fatigués. Un jour, il m’a invitée à prendre un café après mon service. J’ai accepté, plus par solitude que par envie réelle.

Julien était gentil, attentionné. Il parlait peu de lui, mais il écoutait mes histoires avec patience. Au bout de quelques mois, il m’a proposé d’emménager chez lui. J’ai hésité, mais la peur de retourner chez ma mère a été plus forte que mes doutes.

Au début, tout semblait simple. Julien travaillait beaucoup ; moi aussi. On se croisait plus qu’on ne se voyait vraiment. Mais au moins, j’avais un toit et la paix. Puis il a commencé à parler mariage. « Ce serait plus simple pour les papiers », disait-il. J’ai accepté sans réfléchir, comme on accepte une évidence qui nous dépasse.

Le mariage a eu lieu à la mairie du 3ème arrondissement, un matin gris de novembre. Ma mère n’était pas là ; elle ne m’a même pas appelée. Élodie non plus – maman l’avait empêchée de venir. Dans la salle presque vide, j’ai dit « oui » d’une voix tremblante.

Les mois ont passé et le vide s’est installé entre Julien et moi. Il rentrait tard, fatigué, s’asseyait devant la télé sans un mot. Je préparais le dîner machinalement, espérant chaque soir qu’il me regarde autrement, qu’il me dise qu’il m’aime ou qu’il me trouve belle… Mais rien ne venait.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de Lyon, je me suis surprise à envier les couples qui riaient dans la rue en se tenant la main. J’ai compris que je n’étais pas sortie de ma prison : j’avais simplement changé de geôlier.

Un dimanche matin, alors que je préparais des crêpes pour Julien – il ne les mangeait jamais – il est entré dans la cuisine sans me regarder :
— Tu peux arrêter de faire ça ? Je n’aime pas les crêpes.
J’ai senti mes mains trembler.
— Tu pourrais au moins dire merci…
Il a haussé les épaules et est reparti dans le salon.

Ce jour-là, j’ai appelé Élodie en cachette. Elle avait grandi ; elle avait dix-huit ans maintenant.
— Camille… Maman est toujours aussi dure avec moi. Je rêve de partir comme toi.
Sa voix était brisée et j’ai eu envie de pleurer.
— Ne fais pas comme moi… Ne te précipite pas dans les bras du premier venu juste pour fuir.
— Mais toi… tu es heureuse ?
Je n’ai pas su quoi répondre.

Les semaines suivantes, j’ai commencé à écrire dans un carnet caché sous mon oreiller. J’y ai déversé toute ma colère, ma tristesse et mes rêves oubliés : reprendre mes études d’infirmière, voyager en Bretagne, sentir le vent sur mon visage…

Un soir d’avril, alors que Julien était encore absent, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée frapper chez Sophie.
— Je ne peux plus continuer comme ça…
Elle m’a prise dans ses bras sans rien dire.
— Tu as le droit d’être heureuse, Camille. Tu as le droit d’exister pour toi-même.
Ses mots ont résonné en moi comme une promesse.

Aujourd’hui, je suis assise sur un banc du parc de la Tête d’Or. Le soleil perce à travers les arbres et je sens pour la première fois depuis longtemps une lueur d’espoir en moi. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve – peut-être la solitude, peut-être la liberté… Mais je sais que je ne veux plus vivre enfermée dans une vie qui n’est pas la mienne.

Est-ce qu’on a vraiment le droit de tout recommencer quand on a déjà tant fui ? Est-ce que le bonheur existe pour celles qui osent enfin se choisir ?