Le cœur d’une mère : Perdre Martin et apprendre à pardonner

« Non, Martin ! » Mon cri résonne encore dans ma tête, comme un écho sans fin. Ce matin-là, tout a basculé en quelques secondes. Je revois la scène : la rue de notre petit quartier à Nantes, le ballon rouge qui roule sur la chaussée, Martin qui court après sans regarder… et ce bruit sourd. J’ai couru, hurlé, prié. Mais quand j’ai pris mon fils dans mes bras, son petit corps était déjà trop lourd, trop silencieux.

À l’hôpital, tout s’est enchaîné trop vite. Les médecins, les infirmières, les questions auxquelles je ne savais pas répondre. « Madame Lefèvre, il faut décider vite… » Comment peut-on demander à une mère de choisir entre l’espoir et l’adieu ?

Mon mari, Antoine, était là, blême, les yeux vides. Il m’a serrée contre lui mais je sentais déjà la distance s’installer entre nous. « Claire… tu crois qu’on doit accepter ? » Sa voix tremblait. Je savais qu’il parlait du don d’organes. J’ai regardé Martin, mon petit garçon si vivant quelques heures plus tôt. J’ai pensé à tous ces parents qui attendaient un miracle. J’ai dit oui. Mais à cet instant, j’ai eu l’impression de le perdre une seconde fois.

Les jours suivants ont été un cauchemar éveillé. Ma mère est venue de Tours pour m’aider avec notre fille aînée, Juliette. Mais au lieu de soutien, elle n’a cessé de me reprocher ma décision. « Tu n’aurais pas dû… On ne touche pas au corps d’un enfant ! » Elle pleurait autant que moi mais sa douleur se transformait en colère. Antoine s’est enfermé dans le silence. Il passait ses journées au travail ou dehors à marcher sans but. Juliette, du haut de ses huit ans, me regardait avec des yeux pleins de questions auxquelles je n’avais pas de réponse.

Un soir, alors que je rangeais les affaires de Martin, Juliette est entrée dans sa chambre. Elle a pris son doudou préféré et m’a demandé : « Maman, est-ce que Martin va revenir si on prie très fort ? » J’ai senti mon cœur se briser encore un peu plus. Je me suis agenouillée devant elle et je l’ai serrée contre moi. « Non, ma chérie… Mais il est là, dans notre cœur. Et il aide d’autres enfants à vivre maintenant. »

Les semaines ont passé dans une brume épaisse. Les amis défilaient avec des plats préparés et des mots maladroits : « Il faut avancer… », « Tu es si courageuse… » Mais je ne voulais pas être courageuse. Je voulais juste retrouver mon fils.

La tension avec ma mère devenait insupportable. Un soir, elle a explosé : « Tu as trahi Martin ! Tu as trahi notre famille ! » J’ai hurlé à mon tour : « Ce n’est pas toi qui as dû dire adieu à ton enfant ! Tu ne sais pas ce que c’est ! » Antoine est intervenu pour nous séparer mais il n’a rien dit de plus.

Je me suis enfermée dans la chambre de Martin et j’ai pleuré jusqu’à ne plus avoir de larmes. J’ai pensé à fuir, à tout quitter. Mais Juliette avait besoin de moi.

Un matin d’automne, j’ai reçu une lettre de l’hôpital. Une famille remerciait anonymement le donneur qui avait sauvé leur petite fille grâce au cœur de Martin. J’ai lu et relu cette lettre des dizaines de fois. Pour la première fois depuis des semaines, j’ai ressenti autre chose que la douleur : une pointe d’espoir.

J’ai voulu en parler à Antoine mais il m’a coupée : « Je n’arrive plus à te regarder sans penser à ce qu’on a perdu… ou à ce que tu as décidé sans moi. » Sa voix était froide, étrangère. J’ai compris que notre couple ne survivrait peut-être pas à cette épreuve.

Juliette a commencé à faire des cauchemars et à refuser d’aller à l’école. L’institutrice m’a appelée : « Elle dit qu’elle a peur que vous partiez aussi… » J’ai pris conscience que je devais me battre pour elle.

J’ai accepté de voir une psychologue spécialisée dans le deuil parental. Au début, je restais muette pendant les séances. Puis un jour, j’ai craqué : « Je me sens coupable… J’ai l’impression d’avoir choisi la mort de mon fils une deuxième fois en acceptant le don d’organes… Ma mère me déteste, mon mari s’éloigne… Je ne sais plus qui je suis. » La psychologue m’a regardée avec douceur : « Vous avez fait un choix d’amour immense. Mais il faut aussi apprendre à vous aimer et à vous pardonner. »

Petit à petit, j’ai commencé à écrire des lettres à Martin dans un carnet secret. Je lui racontais mes journées, mes peurs, mes regrets mais aussi mes petits moments de bonheur avec Juliette : un gâteau au chocolat raté mais mangé en riant, une promenade sous la pluie où elle a sauté dans toutes les flaques.

Ma mère a fini par repartir chez elle après une dispute de trop. Antoine a demandé une séparation temporaire. Je me suis retrouvée seule avec Juliette et le silence de notre appartement.

Un soir d’hiver, alors que je rangeais les décorations de Noël sans Martin pour la première fois, Juliette m’a prise par la main : « Maman… tu crois qu’on pourrait écrire une lettre à la petite fille qui a reçu le cœur de Martin ? Pour lui dire merci d’être vivante ? » J’ai pleuré toutes les larmes que j’avais retenues depuis des mois.

Aujourd’hui encore, chaque matin est une victoire sur la douleur. Je ne sais pas si je pourrai un jour me pardonner complètement. Mais je sais que l’amour que j’ai pour Martin continue de vivre à travers chaque sourire de Juliette et chaque battement du cœur d’un autre enfant.

Est-ce qu’on peut vraiment se pardonner un jour ? Ou faut-il simplement apprendre à vivre avec ses cicatrices ?