Quand mon mari m’a présenté la facture : Confession d’une épouse française

— Tu as encore dépensé 42 euros au supermarché ? Tu te rends compte, Claire ?

La voix de François résonne dans la cuisine, froide comme un matin de novembre à Lyon. Je serre la poignée du sac de courses, mes doigts blanchissent. Je voudrais disparaître, me dissoudre dans la lumière blafarde du plafonnier. Les enfants sont dans leur chambre, ils entendent sûrement tout. Je sens la honte monter, brûlante.

— Ce n’est pas possible, François… On a besoin de manger, tu sais bien…

Il soupire, lève les yeux au ciel. Depuis six mois, chaque ticket de caisse devient une arme. Il les aligne sur la table, les classe, les additionne. Il note tout dans un cahier à spirale bleu. J’ai l’impression d’être jugée à chaque instant. Avant, il me disait « ma chérie », il riait quand j’achetais des croissants le dimanche. Aujourd’hui, il compte les centimes.

Je me souviens du début. Nous étions jeunes, amoureux, étudiants à Grenoble. On partageait tout : les rêves, les galères, les petits bonheurs. On s’était promis de ne jamais laisser l’argent nous séparer. Mais la vie parisienne nous a rattrapés : le crédit pour l’appartement à Montrouge, les deux enfants, le stress du travail. François a changé le jour où il a perdu son emploi d’ingénieur. Il s’est refermé comme une huître.

Un soir d’hiver, il m’a tendu un tableau Excel imprimé.

— Voilà ce que tu dépenses chaque mois. Tu dépasses toujours le budget courses et vêtements. Il faut que tu fasses attention.

J’ai cru qu’il plaisantait. Mais non : il voulait que je signe en bas du document pour « m’engager à respecter le budget familial ». J’ai éclaté en sanglots devant lui.

— Tu me prends pour qui ? Une enfant ? Une voleuse ?

Il n’a rien répondu. Il m’a laissé seule avec ma colère et ma honte.

Les semaines ont passé. Je n’osais plus rien acheter sans son accord. Même une baguette me semblait suspecte. Les enfants réclamaient des goûters comme avant ; je leur disais non, la gorge serrée. J’ai commencé à cacher des pièces dans une boîte à couture pour acheter un pain au chocolat de temps en temps à Camille et Paul.

Ma mère a remarqué que je n’étais plus la même.

— Claire, tu as maigri… Tu as des cernes… Qu’est-ce qui se passe ?

Je n’osais pas lui dire la vérité. J’avais honte d’avouer que mon mari me surveillait comme une comptable malveillante.

Un soir, j’ai surpris une conversation entre François et son frère au téléphone.

— Elle ne comprend pas ce que c’est que de se serrer la ceinture… Elle dépense sans réfléchir…

J’ai eu envie de hurler. Moi aussi je me privais ! Moi aussi j’avais peur pour l’avenir ! Mais il ne voyait que ses propres angoisses.

Un dimanche matin, alors que je préparais le petit-déjeuner, Camille est entrée dans la cuisine.

— Papa a dit que tu coûtes trop cher…

J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux. Comment pouvait-il dire ça devant les enfants ?

Ce jour-là, j’ai pris rendez-vous avec une conseillère conjugale à la mairie du 14e arrondissement. J’espérais qu’un tiers pourrait nous aider à retrouver le dialogue. Mais François a refusé d’y aller.

— Ce sont des conneries de bobos parisiens ! On n’a pas besoin de psy !

J’ai pleuré toute la nuit. Je me sentais piégée dans une cage invisible.

Un matin de mai, j’ai trouvé sur la table du salon une enveloppe avec mon nom écrit dessus. À l’intérieur : un « relevé » détaillé de toutes mes dépenses du mois précédent, accompagné d’un mot sec :

« Claire,
Je ne peux plus continuer comme ça. Si tu ne changes pas, il faudra envisager une séparation.
François »

J’ai relu la lettre dix fois. J’ai senti la colère monter, puis une étrange sensation de vide. J’ai pris mon sac et je suis sortie marcher sur les quais de Seine. Le vent était froid mais j’avais besoin de respirer.

J’ai pensé à mes enfants, à ce qu’ils voyaient, à ce qu’ils comprenaient de notre couple brisé par l’argent. Je me suis demandé si c’était ça, aimer : compter chaque euro, chaque geste, chaque sourire ?

Le soir même, j’ai annoncé à François que je voulais une pause.

— Je ne peux plus vivre comme ça. Je ne suis pas ta locataire ni ta subordonnée.

Il n’a rien dit. Il a juste haussé les épaules.

Je suis partie chez ma mère avec Camille et Paul pour quelques semaines. Là-bas, j’ai retrouvé un peu de paix. Ma mère m’a serrée fort dans ses bras.

— Tu n’es pas seule, Claire…

J’ai commencé à voir une psychologue. J’ai compris que je n’étais pas coupable d’aimer mes enfants ni de vouloir leur offrir un peu de douceur malgré les difficultés financières.

François m’a écrit plusieurs messages : « Reviens », « On peut essayer », « Je vais changer ». Mais je savais que rien ne serait plus jamais comme avant.

Aujourd’hui, je vis seule avec mes enfants dans un petit appartement à Malakoff. Ce n’est pas facile tous les jours : je compte moi aussi chaque centime maintenant, mais je le fais pour nous protéger, pas pour contrôler ou humilier.

Parfois, Paul me demande :

— Maman, est-ce qu’on va redevenir une famille ?

Je lui souris tristement et je lui dis qu’on est déjà une famille, même si elle est différente.

Je repense souvent à cette phrase : « L’argent ne fait pas le bonheur ». Mais quand il devient une arme dans le couple, il détruit tout sur son passage.

Est-ce que d’autres femmes vivent la même chose ? Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire la confiance après tant d’humiliations ? Je vous pose la question…