Quand la maison devient étrangère : le combat silencieux de Linda

« Linda ! Ici, ce n’est pas propre ! » La voix de Claire résonne dans la chambre, tranchante comme une lame. Je sursaute, le torchon encore humide dans la main. Mon cœur bat trop vite. Je me retiens de répondre, je serre les dents. Je suis chez moi, mais je n’ai plus l’impression d’y être la maîtresse.

Il y a trois ans, Jean est revenu vivre à la maison avec Claire, sa femme, après avoir perdu son emploi à Lyon. J’ai ouvert grand les bras, heureuse de retrouver mon fils, même si la maison de Saint-Étienne est petite. Au début, j’ai cru que nous allions former une famille soudée, solidaire face aux épreuves. Mais très vite, tout a dérapé.

Claire n’a jamais caché son mépris pour mes habitudes. « Ici, ça sent la naphtaline », disait-elle en riant devant Jean. Elle déplaçait mes bibelots, critiquait mes recettes : « Tu sais, Linda, aujourd’hui on ne cuisine plus comme ça… » Jean ne disait rien. Il fuyait les disputes, passait des heures enfermé dans sa chambre ou sortait marcher dans le parc.

Un soir d’hiver, alors que je préparais une soupe pour tout le monde, Claire est entrée dans la cuisine :
— Tu comptes encore faire cette soupe ? Tu sais que Jean n’aime pas ça…
— C’est sa préférée depuis qu’il est petit.
— Peut-être qu’il a changé de goûts. On n’est plus des enfants.

J’ai senti mes mains trembler. J’ai posé la louche et je suis sortie sans un mot. Dans le couloir, j’ai entendu Jean soupirer : « Laisse-la, Claire… » Mais il n’a rien fait pour me défendre.

Les jours ont passé. Claire a imposé ses règles : pas de bruit après 22h, pas de télévision pendant ses réunions Zoom, pas de lessive le dimanche. Elle a même changé la disposition du salon sans me demander mon avis. Un matin, j’ai retrouvé mes photos de famille rangées dans une boîte au grenier.

Je me suis sentie effacée, comme si ma vie d’avant n’avait jamais existé. Je passais mes journées à marcher dans le quartier, à faire semblant d’être occupée pour éviter la maison. Les voisins me demandaient : « Ça va, Linda ? On ne te voit plus au marché… » Je souriais faiblement.

Un samedi matin, alors que je nettoyais la salle de bains, Claire est entrée brusquement :
— Mami, t’as oublié derrière le robinet !
J’ai rougi de honte. Elle m’appelait « Mami » comme on parle à une vieille dame sénile. J’ai voulu lui dire que ce n’était pas sa maison, que c’était moi qui avais élevé Jean ici, qui avais tout sacrifié pour lui… Mais aucun mot n’est sorti.

Le soir même, j’ai appelé ma sœur Françoise à Paris. Sa voix douce m’a réconfortée :
— Linda, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu dois parler à Jean.
Mais comment parler à un fils qui détourne les yeux dès que j’ouvre la bouche ?

Un dimanche pluvieux, alors que Claire était sortie faire du yoga avec ses amies et que Jean lisait dans le salon, j’ai pris mon courage à deux mains.
— Jean… Tu as un moment ?
Il a levé les yeux de son livre.
— Oui ?
— Tu trouves normal que je me sente étrangère chez moi ?
Il a soupiré longuement.
— Maman… C’est compliqué pour Claire aussi. Elle ne se sent pas vraiment chez elle ici…
— Mais c’est ma maison !
Il a baissé la tête.
— On cherche un appartement… On ne veut pas te déranger plus longtemps.

J’ai senti une boule dans ma gorge. Je voulais lui dire que je l’aimais, que j’avais besoin de lui près de moi. Mais il était déjà ailleurs, perdu dans ses pensées ou dans l’ombre de Claire.

Les semaines ont passé. Les tensions sont devenues insupportables. Un soir, j’ai entendu Claire parler au téléphone dans la cuisine :
— Non mais tu te rends compte ? Elle laisse traîner ses affaires partout… Je ne sais pas comment Jean a fait pour grandir ici.
J’ai eu envie de hurler. Mais je me suis contentée de pleurer en silence dans ma chambre.

Un matin d’avril, j’ai trouvé une annonce pour un atelier de peinture à la MJC du quartier. J’y suis allée par défi, pour sortir de cette prison invisible. Là-bas, j’ai rencontré d’autres femmes comme moi : Marie-France qui vivait seule depuis la mort de son mari ; Hélène qui ne voyait plus ses enfants ; et même Monique qui avait été chassée de chez elle par sa belle-fille.

Ensemble, nous avons ri, pleuré et partagé nos histoires autour d’un café tiède et d’un gâteau sec. J’ai compris que je n’étais pas seule. Que tant de femmes en France vivent ce sentiment d’exil dans leur propre maison.

Un soir d’été, alors que le soleil se couchait sur les toits gris de Saint-Étienne, j’ai pris une décision. J’ai préparé une valise avec quelques vêtements et mes albums photos. J’ai laissé un mot sur la table : « Jean, je pars quelques jours chez Françoise. Prends soin de toi. »

Dans le train vers Paris, j’ai regardé défiler les paysages et j’ai senti un poids s’alléger sur ma poitrine. Pour la première fois depuis longtemps, je respirais librement.

Aujourd’hui encore, je me demande : pourquoi tant de familles se déchirent-elles quand il s’agit de partager un toit ? Jusqu’où doit-on aller pour garder sa dignité sans perdre ceux qu’on aime ? Est-ce vraiment cela, être mère en France aujourd’hui ?