Deux cœurs, un combat : L’histoire de mes jumeaux
— « Madame Martin, il faut que vous veniez tout de suite. »
La voix du pédiatre résonne encore dans ma tête, froide et urgente. Je serre la main de mon mari, Julien, alors que nous traversons en courant le couloir aseptisé de l’hôpital Necker. Mes jambes tremblent. Je n’ai accouché que depuis trois jours, mais déjà, je sens que mon cœur ne tiendra pas le choc.
Derrière la vitre, mes deux petits garçons, Paul et Louis, dorment dans leurs couveuses. Ils sont si minuscules, si fragiles. Je me penche vers eux, les larmes brouillant ma vue. Le médecin s’approche, son visage grave :
— « Vos fils présentent une cardiopathie congénitale rare. Il va falloir agir vite. »
Je n’entends plus rien. Le monde s’effondre autour de moi. Je me revois enceinte, pleine d’espoir, imaginant des promenades au parc Monceau, des anniversaires bruyants… Jamais je n’aurais cru que la vie pouvait basculer aussi brutalement.
Julien essaie de me rassurer, mais je sens sa main moite et ses yeux fuyants. Nous sommes deux naufragés sur une mer déchaînée. Les jours suivants s’enchaînent dans un tourbillon d’examens, de bilans sanguins, d’attentes interminables devant les portes closes du service de cardiologie pédiatrique.
Ma mère vient garder notre fille aînée, Camille, à la maison. Elle ne comprend pas pourquoi je ne rentre pas. Un soir, au téléphone :
— « Maman, pourquoi tu n’es jamais là ? »
— « Je dois veiller sur tes petits frères, ma chérie… »
Je raccroche en pleurant. La culpabilité me ronge : suis-je une mauvaise mère pour Camille ? Pour Paul et Louis ?
Les médecins parlent d’opérations à cœur ouvert. Je signe des autorisations sans vraiment comprendre ce que je fais. Julien s’effondre dans un coin du couloir. Je le rejoins, m’agenouille à ses côtés.
— « On va y arriver, tu crois ? »
— « Je ne sais pas… »
La nuit, je dors sur une chaise pliante près des couveuses. J’écoute le bip régulier des machines. Parfois, je me surprends à prier — moi qui n’ai jamais cru en rien.
Un matin, le chirurgien entre dans la chambre :
— « Nous allons opérer Paul demain matin. Louis devra attendre encore quelques semaines. »
Je serre Paul contre moi avant qu’on l’emmène au bloc. Son odeur de lait chaud me bouleverse. Je murmure à son oreille :
— « Tiens bon mon cœur… »
L’attente est interminable. Julien tourne en rond dans la salle d’attente. Ma mère m’envoie des messages : « Camille a eu une mauvaise note à l’école… Elle pleure beaucoup. » Je me sens déchirée entre deux mondes.
Après six heures d’angoisse, le chirurgien revient :
— « L’opération s’est bien passée. Mais il faudra surveiller les suites de près… »
Je m’effondre dans les bras de Julien. Mais la joie est de courte durée : Louis fait une infection pulmonaire et doit être placé sous assistance respiratoire. Je passe mes journées à jongler entre les deux chambres stériles.
Un soir, alors que je rentre enfin à la maison pour embrasser Camille, elle me regarde avec colère :
— « Tu préfères les bébés à moi ! »
Je m’agenouille devant elle, les larmes aux yeux :
— « Non ma chérie… J’aimerais être partout à la fois… »
Mais comment expliquer à une enfant de six ans que ses frères risquent de mourir ? Que son père ne parle plus et que sa mère n’est plus qu’une ombre ?
Les semaines passent. Paul récupère lentement ; Louis lutte toujours contre l’infection. Les médecins parlent d’un possible transfert en réanimation. Je me bats contre l’épuisement et la peur qui me ronge.
Un soir de décembre, alors que Paris s’illumine pour Noël, je m’effondre dans la chambre stérile de Louis.
— « Pourquoi nous ? Qu’ai-je fait pour mériter ça ? »
Une infirmière pose sa main sur mon épaule :
— « Vous êtes plus forte que vous ne le croyez… »
Mais je ne me sens pas forte. Je suis vide.
Le jour où Louis sort enfin du coma, je comprends que rien ne sera plus jamais comme avant. Nos vies sont désormais rythmées par les rendez-vous médicaux, les traitements lourds et la peur constante d’une rechute.
À la maison, Camille fait des cauchemars et refuse de dormir seule. Julien s’enferme dans le silence ou s’énerve pour un rien. Un soir, il claque la porte et disparaît pendant des heures.
Je me retrouve seule avec mes trois enfants malheureux et mon cœur brisé.
Pourtant, au fil des mois, une forme de routine s’installe. Les garçons grandissent lentement ; Camille retrouve le sourire grâce à sa maîtresse qui lui propose de dessiner ses émotions en classe.
Un matin de printemps, alors que je pousse les poussettes doubles dans le square du quartier, une inconnue m’arrête :
— « Vous avez beaucoup de courage… »
Je souris faiblement. Si elle savait…
Aujourd’hui encore, chaque battement du cœur de Paul et Louis est une victoire sur la fatalité. Mais parfois je me demande : l’amour suffit-il vraiment à tout surmonter ? Et vous, comment auriez-vous tenu face à cette épreuve ?