Si Sa Mère Est Si Riche, Pourquoi Ce N’est Pas Elle Qui Paie ?
— Tu devrais lui demander de payer la pension, Camille. Franchement, vu comment elle s’habille, elle pourrait au moins assumer son rôle de mère !
La voix de mon amie Sophie résonne encore dans ma tête alors que je regarde mon fils, Paul, jouer avec ses petites voitures sur le tapis râpé du salon. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. La colère monte, mais c’est surtout la honte qui me brûle la gorge. Je n’ai jamais voulu en arriver là : à compter chaque centime, à refuser à Paul des sorties scolaires parce que je ne peux pas payer, à me sentir jugée par ceux qui ne comprennent pas.
Je me souviens de ce samedi matin au marché de la Croix-Rousse. J’ai croisé Élodie, la mère biologique de Paul. Elle portait un manteau en laine bleu nuit, sûrement du Sandro ou du Maje, et des bottines qui brillaient sous le soleil. Elle n’a même pas regardé les prix des fromages ou des fruits exotiques qu’elle jetait dans son panier. Paul s’est caché derrière moi en la voyant. Elle a souri, un sourire froid, distant.
— Tu vas bien, Camille ?
J’ai hoché la tête, incapable de répondre. Comment lui dire que je venais d’annuler l’abonnement à la cantine parce que je n’avais plus assez ? Que j’avais vendu ma bague de fiançailles pour payer le loyer ?
Élodie a caressé la tête de Paul sans émotion.
— Il a grandi… Tu sais, si tu as besoin d’aide…
Mais je savais que ce n’était qu’une phrase en l’air. Depuis qu’elle était partie vivre avec son nouveau compagnon à Annecy, elle n’avait jamais envoyé un centime. Elle disait que c’était « trop compliqué », qu’elle avait « d’autres priorités ». Pourtant, sur Instagram, je voyais ses photos : dîners étoilés, weekends à Megève, sacs de luxe.
Sophie m’a souvent dit :
— Tu devrais aller au tribunal. Elle a les moyens ! C’est injuste pour toi et pour Paul.
Mais je n’ai jamais eu le courage. Peur du conflit, peur de perdre la garde de Paul si Élodie décidait soudainement de s’intéresser à lui pour de mauvaises raisons. Peur aussi du regard des autres : une femme qui réclame de l’argent à une autre femme… Dans notre quartier, on murmure déjà assez sur « la pauvre Camille ».
Un soir, alors que je couchais Paul, il m’a demandé :
— Pourquoi maman Élodie ne vient jamais ?
J’ai senti mon cœur se briser un peu plus.
— Elle travaille beaucoup, mon chéri…
Il a hoché la tête sans insister. Mais dans ses yeux, j’ai vu la même tristesse que dans les miens.
Le lendemain, au parc Blandan, j’ai croisé les autres mamans. Elles parlaient vacances d’été et colonies de ski. Moi, je faisais semblant de regarder mon téléphone. Une d’elles a lancé :
— Tu sais, Camille, il y a des aides pour les familles monoparentales…
J’ai souri poliment. Oui, je savais. Mais les aides ne remplacent pas une mère absente ni une pension alimentaire qui n’arrive jamais.
Le soir venu, Sophie est passée avec une tarte aux pommes.
— Tu dois te battre pour Paul. Ce n’est pas normal qu’elle vive dans le luxe pendant que tu galères !
J’ai éclaté en sanglots. J’étais fatiguée de me battre seule. Fatiguée d’être forte pour deux.
Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre recommandée : Élodie voulait revoir Paul pour un week-end. Mon ventre s’est noué. Et si elle voulait le reprendre ? Si elle décidait soudainement qu’elle avait des droits ?
J’ai appelé mon père à Paris.
— Papa, tu crois que je devrais demander une pension ?
Il a soupiré longuement.
— Tu as le droit, Camille. Mais prépare-toi à te défendre… Les gens jugent vite.
Le samedi suivant, Élodie est venue chercher Paul. Elle portait un tailleur blanc immaculé et une montre Cartier qui valait sûrement plus que ma voiture. Paul était excité et anxieux à la fois.
Quand ils sont partis, j’ai fondu en larmes sur le canapé. J’avais peur qu’il préfère sa vie dorée à Annecy à notre quotidien modeste mais rempli d’amour.
Le dimanche soir, quand Paul est rentré, il m’a serrée très fort dans ses bras.
— J’aime mieux être ici avec toi, maman.
J’ai compris alors que l’argent ne remplaçait pas tout. Mais la colère restait là : pourquoi devais-je tout assumer seule ? Pourquoi la justice ne protégeait-elle pas mieux les enfants ?
Ce soir-là, j’ai commencé à remplir le dossier pour demander une pension alimentaire. Pour Paul. Pour moi aussi.
Je me demande : combien d’entre nous vivent cette injustice en silence ? Combien osent réclamer ce qui leur revient ? Est-ce vraiment honteux de demander ce que l’autre doit donner ?