Quand Maman Sonne à l’Aube – Histoire d’un Amour Sous Surveillance

« Tu rentres à quelle heure ce soir ? » La voix de Madame Lefèvre résonne dans l’appartement, tranchante comme un couteau. Je sursaute, la tasse de café tremble dans ma main. Guillaume, mon compagnon depuis deux ans, baisse les yeux. Il n’ose pas répondre. Je sens la colère monter en moi, mais je ravale mes mots. Encore une fois.

Je m’appelle Camille. J’ai trente ans et je croyais avoir trouvé l’amour avec Guillaume. Mais dès notre premier rendez-vous, j’ai compris que rien ne serait simple. Sa mère, veuve depuis dix ans, s’est installée à quelques rues de chez nous à Lyon. Elle appelle chaque matin à l’aube, comme pour vérifier que son fils respire encore. Elle débarque sans prévenir, prétextant un plat à déposer ou une lessive à récupérer. Au début, j’ai trouvé ça attendrissant. Aujourd’hui, je suffoque.

Un soir d’hiver, alors que la pluie martèle les vitres, je décide d’en parler à Guillaume.

— Tu trouves ça normal, toi, qu’elle vienne ici tous les jours ?

Il soupire, se frotte le front.

— Elle est seule… Elle n’a que moi.

— Mais moi ? Tu m’as, moi !

Il détourne le regard. Je comprends que je ne gagnerai pas ce soir-là.

Les semaines passent et la situation empire. Madame Lefèvre critique ma façon de cuisiner (« Chez nous, on ne met pas d’ail dans la ratatouille »), ma manière de m’habiller (« Tu devrais porter des couleurs plus vives, tu as l’air triste »), jusqu’à mon travail (« Tu travailles trop, tu vas fatiguer Guillaume »). Un jour, elle a même déplacé mes affaires dans la salle de bain « pour faire de la place ».

Je me confie à ma meilleure amie, Sophie, autour d’un verre de vin dans un petit bar du Vieux Lyon.

— Tu dois poser des limites, Camille ! Sinon elle ne s’arrêtera jamais.

Mais comment poser des limites à une femme qui pleure dès qu’on lui dit non ? Qui menace de tomber malade si son fils ne vient pas dîner le dimanche ?

Un dimanche justement, alors que je croyais avoir droit à une matinée tranquille avec Guillaume, le téléphone sonne. Il est sept heures. Je reconnais la sonnerie spéciale qu’il a attribuée à sa mère. Il décroche en chuchotant, mais je devine tout : elle a fait un cauchemar, elle veut qu’il passe la voir « juste cinq minutes ». Il s’habille en vitesse et me laisse seule avec mon café froid.

Je me sens invisible. Je me demande si je compte vraiment pour lui ou si je ne suis qu’une passagère dans la vie de cette famille fusionnelle.

Un soir, alors que Guillaume rentre tard du travail – il a dû passer chez sa mère pour réparer une fuite –, je l’attends sur le canapé. Je n’ai pas mangé. J’ai trop réfléchi.

— Guillaume… Je ne peux plus continuer comme ça.

Il s’assoit à côté de moi.

— Tu veux qu’on parte en vacances tous les deux ?

Je ris nerveusement.

— Ce n’est pas des vacances dont j’ai besoin. C’est d’une place dans ta vie. Une vraie place.

Il me regarde enfin dans les yeux.

— Tu sais bien que c’est compliqué… Elle n’a plus personne.

— Et moi alors ? Tu ne vois pas que je me perds ?

Je fonds en larmes. Il me prend dans ses bras mais je sens qu’il est ailleurs. Peut-être déjà chez elle.

Les jours suivants, je m’éloigne peu à peu. Je dors mal. Je fais semblant d’aller bien au travail mais mes collègues sentent que quelque chose cloche. Un matin, je croise Madame Lefèvre devant la boulangerie du quartier. Elle me lance un sourire pincé.

— Vous savez Camille, il faut savoir partager…

Je serre les poings. J’ai envie de lui crier que ce n’est pas du partage mais du vol. Qu’elle m’a volé mon couple, mon intimité, mes rêves de famille.

Un samedi soir, alors que Guillaume est encore chez sa mère pour « l’aider à trier des papiers », je fais mes valises. Je laisse une lettre sur la table :

« Je t’aime mais je ne peux pas vivre dans l’ombre d’une autre femme. J’espère que tu comprendras un jour que l’amour ce n’est pas choisir entre deux personnes mais apprendre à faire exister chacun à sa juste place. »

Je pars chez Sophie. Je pleure beaucoup mais je me sens légère pour la première fois depuis longtemps.

Quelques jours plus tard, Guillaume m’appelle. Sa voix tremble.

— Camille… Je suis désolé. J’aurais dû te défendre… J’ai peur de la blesser mais j’ai encore plus peur de te perdre.

Je ne sais pas quoi répondre. Peut-on vraiment changer quand on a grandi dans une famille où l’amour rime avec sacrifice ?

Aujourd’hui, je vis seule dans un petit appartement sous les toits. Parfois Guillaume m’écrit. Il dit qu’il essaie de poser des limites mais que c’est difficile. Moi aussi j’apprends à poser les miennes.

Est-ce qu’on peut aimer sans se perdre ? Est-ce qu’on peut vraiment s’émanciper du poids de la famille en France ? Qu’en pensez-vous ?