Je suis allée à la maternité pour un enfant, je suis revenue avec trois : le bouleversement d’une vie
— Antoine, dépêche-toi ! Je crois que c’est le moment…
Ma voix tremblait alors que je serrais la main de mon mari dans le taxi, les lumières de Paris défilant derrière la vitre embuée. Il était deux heures du matin, la ville semblait endormie, mais dans mon ventre, la vie s’agitait avec une urgence nouvelle. Nous pensions vivre une nuit ordinaire, celle où notre fils Paul deviendrait grand frère. Jamais je n’aurais imaginé que cette nuit bouleverserait à jamais notre existence.
À la maternité de l’hôpital Saint-Antoine, tout est allé très vite. Les contractions s’intensifiaient, et je n’avais qu’une envie : que tout s’arrête, que la douleur cesse. Antoine tentait de me rassurer, mais je voyais bien son inquiétude derrière ses sourires forcés. La sage-femme, Madame Lefèvre, m’a examinée puis a froncé les sourcils.
— Madame Martin, il y a quelque chose d’inhabituel… Je vais chercher le médecin.
Mon cœur s’est emballé. Antoine a blêmi.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je ne sais pas… Peut-être un problème avec le bébé ?
Quelques minutes plus tard, le docteur Girard est arrivé avec un air grave. Il a passé l’échographie sur mon ventre et soudain, il a souri, incrédule.
— Vous attendez… des triplés !
J’ai cru que le monde s’écroulait. Antoine s’est laissé tomber sur une chaise, les yeux écarquillés.
— Ce n’est pas possible… On n’a jamais vu ça à l’échographie !
— C’est rare, mais cela arrive parfois. Les deux autres étaient cachés derrière le premier bébé. Ils vont bien, mais il faut agir vite.
Tout est devenu flou. Les heures suivantes se sont enchaînées dans un tourbillon de douleur, de peur et d’excitation. À 6h12 du matin, j’ai entendu trois cris percer le silence de la salle d’accouchement. Trois petits êtres, trois vies inattendues : Camille, Lucie et Émile.
Quand on m’a posé les bébés sur la poitrine, j’ai éclaté en sanglots. Antoine pleurait aussi. Nous étions submergés par l’émotion et la terreur. Comment allions-nous faire ? Nous vivions dans un trois-pièces à Belleville, déjà trop petit pour quatre…
Les jours suivants ont été un mélange de bonheur et d’angoisse. Ma mère est venue de Lyon pour nous aider, mais très vite, les tensions sont apparues. Antoine travaillait beaucoup – il dirigeait une petite librairie – et rentrait épuisé. Ma mère critiquait sa façon de faire :
— Tu pourrais au moins changer une couche ou donner un biberon !
Antoine explosait parfois :
— Je fais ce que je peux ! Tu crois que c’est facile ?
Moi, je me sentais prise au piège entre eux deux, épuisée par les nuits blanches et les pleurs incessants des bébés. Paul, notre fils aîné de quatre ans, réclamait de l’attention et faisait des crises de jalousie.
Un soir, alors que je berçais Lucie dans la pénombre du salon, j’ai craqué. J’ai fondu en larmes devant ma mère.
— Je n’y arriverai jamais… Trois bébés d’un coup ! On n’a pas d’argent pour une nounou… Antoine est absent… Paul me déteste…
Ma mère m’a prise dans ses bras.
— Tu es forte, ma fille. Mais tu dois demander de l’aide. Va voir l’assistante sociale de la mairie. Il y a des aides pour les familles nombreuses.
Le lendemain, j’ai pris rendez-vous à la mairie du 20e arrondissement. L’assistante sociale m’a écoutée sans juger.
— Vous n’êtes pas seule. On va vous aider à obtenir une place en crèche et une aide financière.
Petit à petit, les choses se sont organisées. Une auxiliaire de puériculture venait deux fois par semaine pour m’aider à donner les bains et préparer les biberons. Antoine a accepté de réduire ses horaires à la librairie pour être plus présent à la maison. Mais cela a eu un prix : moins d’argent à la fin du mois, des disputes sur les dépenses…
Un soir d’hiver, alors que les bébés dormaient enfin et que Paul dessinait dans sa chambre, Antoine s’est assis à côté de moi sur le canapé.
— Tu regrettes ?
J’ai hésité.
— Parfois oui… Je me sens dépassée. Mais quand je les regarde dormir tous les trois côte à côte… Je me dis qu’on a eu un miracle.
Il m’a serrée contre lui.
— On va y arriver. Ensemble.
Mais la fatigue ne disparaissait pas. Les nuits blanches s’enchaînaient, mon corps me lâchait parfois. J’ai fait une dépression sans oser en parler à personne. Un jour, j’ai crié sur Paul parce qu’il avait renversé son chocolat chaud sur le tapis du salon. Il s’est mis à pleurer et j’ai eu honte de moi.
C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il fallait que je prenne soin de moi aussi. J’ai commencé à voir une psychologue à la PMI du quartier. Elle m’a aidée à accepter mes limites et à demander plus souvent de l’aide autour de moi.
Peu à peu, notre famille a trouvé un nouvel équilibre. Les triplés ont grandi ; Paul est devenu un grand frère protecteur et fier. Nous avons déménagé dans un appartement plus grand grâce à une aide HLM. Les disputes avec Antoine n’ont pas disparu – la fatigue et le stress sont toujours là – mais nous avons appris à parler sans nous blesser.
Aujourd’hui encore, quand je repense à cette nuit où tout a basculé, je me demande comment nous avons tenu bon. Est-ce que d’autres familles auraient fait comme nous ? Est-ce qu’on peut vraiment être prêt pour l’imprévu ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?