Le frigo n’est pas un self-service : Comment ma fille Camille et sa bande ont bouleversé notre foyer

— Camille, tu peux venir ici tout de suite ?

Ma voix tremble, mais je ne veux pas qu’elle le remarque. Je suis debout dans la cuisine, devant le frigo grand ouvert. Il est vide. Encore. Le silence de la maison est trompeur : il y a cinq minutes à peine, elle résonnait des rires de Camille et de ses amis. Ils sont partis comme une tornade, laissant derrière eux des miettes, des canettes vides et mon épuisement.

Camille arrive, traînant les pieds, les écouteurs encore vissés aux oreilles. Elle lève les yeux au ciel en me voyant, comme si j’étais la source de tous ses problèmes.

— Quoi encore ?

Je prends une grande inspiration. « Camille, tu te rends compte que ce n’est pas une cantine ici ? Que je ne peux pas nourrir toute ta bande à chaque fois qu’ils débarquent ? »

Elle hausse les épaules. « Mais maman, c’est cool d’être ensemble ici… Chez les autres, c’est pas pareil. »

Je sens la colère monter. Ce n’est pas la première fois que nous avons cette conversation. Depuis la rentrée, notre appartement du 14ème arrondissement est devenu le QG de Camille et de ses amis : Léa, Thomas, Mehdi, Chloé… Ils arrivent à l’improviste, s’installent dans le salon, vident le frigo, mettent la musique à fond. J’ai essayé d’être compréhensive. Après tout, je préfère savoir où est ma fille plutôt que de m’inquiéter. Mais là, je n’en peux plus.

Le soir, quand mon mari Paul rentre du travail, il trouve la table encombrée de bols sales et moi, assise sur une chaise, la tête entre les mains.

— Encore une grosse journée ? demande-t-il doucement.

Je hoche la tête. « Je ne sais plus quoi faire. J’ai l’impression d’être invisible chez moi. »

Paul soupire. Il adore Camille, mais il n’a jamais eu à gérer ce genre de situation avec ses propres parents. « Tu devrais poser des limites », dit-il.

Plus facile à dire qu’à faire.

Le lendemain, rebelote. À peine ai-je posé les courses dans le frigo que la bande débarque. Ils rient fort, se chamaillent, s’installent devant Netflix. Je les observe depuis la cuisine : Léa raconte ses problèmes avec sa mère, Mehdi plaisante sur ses notes au lycée, Thomas pianote sur son téléphone. Ils semblent heureux ici. Trop heureux.

Je décide d’intervenir.

— Les jeunes, j’aimerais qu’on parle cinq minutes.

Ils se tournent vers moi, surpris. Je sens mon cœur battre trop vite.

— Je suis contente que vous vous sentiez bien ici… Mais ce n’est pas un self-service. J’ai besoin que chacun respecte un peu plus la maison et… le frigo !

Un silence gênant s’installe. Chloé murmure un « pardon madame », mais Camille me lance un regard noir.

Le soir même, elle explose :

— Tu veux que je sois seule ? Tu veux que je sois comme toi quand t’étais jeune ?

Ses mots me frappent en plein cœur. Je repense à mon adolescence à Lyon : une mère absente, un père autoritaire, des repas pris en silence… J’ai voulu offrir mieux à ma fille. Mais ai-je été trop loin ?

Les jours suivants, Camille boude. Sa bande ne vient plus. La maison est silencieuse — trop silencieuse. Paul tente de me rassurer : « Elle comprendra avec le temps… » Mais je doute.

Un samedi matin, je surprends Camille dans la cuisine avec Léa. Elles préparent des crêpes — pour nous tous cette fois.

— On voulait te remercier de nous accueillir… On va faire attention maintenant, promet Léa.

Camille baisse les yeux :

— Je t’en veux pas maman… Mais j’ai peur d’être seule parfois.

Je la prends dans mes bras. Les larmes me montent aux yeux. Je comprends enfin : ce n’est pas seulement une question de frigo ou de bruit. C’est une question de confiance, de peur de l’isolement — pour elle comme pour moi.

Depuis ce jour-là, nous avons fixé des règles ensemble : chacun apporte quelque chose quand il vient ; ils rangent avant de partir ; et parfois, on partage un vrai repas tous ensemble — sans écrans ni musique trop forte.

Mais parfois encore, je me demande : ai-je bien fait ? Où s’arrête l’hospitalité et où commence l’abus ? Est-ce que poser des limites veut dire aimer moins ?

Et vous… jusqu’où iriez-vous pour vos enfants ?