Entre amour et injustice : Quand la préférence familiale brise la confiance

« Pourquoi lui, maman ? Pourquoi toujours lui ? » Ma voix tremble dans la cuisine silencieuse, brisant le calme du dimanche matin. Ma mère, assise devant son bol de café, lève à peine les yeux. Elle soupire, lasse, comme si cette question était une vieille rengaine. Julien, mon frère cadet, est déjà parti, emportant avec lui la clé de la voiture que maman vient de lui offrir. Moi, je reste là, planté dans l’encadrement de la porte, le cœur serré par une colère sourde.

Depuis tout petit, j’ai appris à partager : les jouets, la chambre, l’attention de nos parents. Mais il y a des choses qu’on ne partage pas. L’amour d’une mère, je croyais qu’il était inconditionnel, équitable. Pourtant, depuis quelques mois, tout vacille. Julien a perdu son emploi à Lyon et, sans hésiter, maman a vidé une partie de ses économies pour l’aider à s’installer à Paris. Un appartement payé d’avance, une voiture neuve… Et moi ? Rien. Pas même un mot d’encouragement quand j’ai parlé de mes difficultés à rembourser mon prêt étudiant.

« Damien, tu sais bien que ton frère traverse une période difficile », murmure-t-elle enfin. Sa voix est douce mais ferme, comme si elle récitait une excuse apprise par cœur.

Je serre les poings. « Et moi ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que je ne me bats pas chaque jour pour m’en sortir ? »

Elle détourne le regard vers la fenêtre. Dehors, le ciel est gris, typique d’un printemps parisien. Je sens mes yeux me piquer. Je voudrais crier, tout casser, mais je me retiens. J’ai 28 ans, je devrais être adulte, comprendre les choix de ma mère. Mais comment accepter d’être invisible ?

Le soir même, j’appelle mon père. Divorcé depuis dix ans, il vit à Bordeaux avec sa nouvelle compagne. Il écoute en silence mon récit entrecoupé de sanglots étouffés.

« Damien… Ta mère a toujours eu du mal à dire non à Julien. Tu sais bien qu’il a toujours été plus fragile… »

« Et moi alors ? Je dois être fort pour deux ? »

Il ne répond pas tout de suite. J’entends sa respiration au bout du fil. « Parfois, les parents font des erreurs. Mais tu dois lui parler franchement. »

Facile à dire.

Les jours passent. À chaque repas de famille, l’atmosphère est tendue. Julien évite mon regard. Il sait ce qui se passe mais préfère faire comme si de rien n’était.

Un soir, alors que maman prépare un gratin dauphinois — le plat préféré de Julien — je craque.

« Tu ne vois donc pas que tu le gâtes ? Tu ne vois pas que tu me perds ? »

Julien pose sa fourchette. « Arrête Damien… Ce n’est pas ma faute si maman veut m’aider ! »

Je me lève brusquement. « Non, mais c’est ta faute si tu acceptes tout sans jamais penser aux autres ! »

Maman se met à pleurer. Je me sens coupable aussitôt. Mais la blessure est trop profonde.

Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à notre enfance à Nantes : les balades en vélo sur les bords de Loire, les après-midis pluvieux à jouer aux cartes… Quand est-ce que tout a changé ? Est-ce moi qui ai grandi trop vite ? Ou Julien qui refuse d’affronter la réalité ?

Au travail, je suis distrait. Mon chef me fait remarquer mon manque de concentration. Je m’excuse vaguement. Comment expliquer que ce n’est pas le boulot qui me ronge mais cette impression d’être un figurant dans ma propre famille ?

Un samedi matin, je décide d’aller voir Julien dans son nouvel appartement du 15ème arrondissement. Il m’ouvre la porte avec un sourire gêné.

« Tu veux un café ? »

Je hoche la tête. Nous restons silencieux quelques minutes.

« Tu sais… » commence-t-il en fixant sa tasse, « je n’ai jamais voulu te voler quoi que ce soit. »

Je soupire. « Ce n’est pas toi… C’est maman… C’est cette façon qu’elle a de croire que tu as plus besoin d’elle que moi… Comme si mes problèmes étaient moins graves parce que je ne les montre pas autant… »

Il hausse les épaules. « Peut-être qu’on devrait lui parler ensemble… »

L’idée me surprend mais me rassure aussi.

Le lendemain, nous nous retrouvons tous les trois autour de la table du salon familial. Maman nous regarde tour à tour, inquiète.

Julien prend la parole : « Maman… On voudrait te dire quelque chose tous les deux… »

Je sens ma gorge se nouer mais je continue : « On t’aime tous les deux… Mais j’ai besoin que tu comprennes que ta façon d’aider Julien me fait mal… J’ai besoin de sentir que tu es là pour moi aussi… »

Elle éclate en sanglots et nous prend dans ses bras. « Je suis désolée… Je croyais bien faire… Je ne voulais blesser personne… »

Ce jour-là, quelque chose se répare entre nous. Ce n’est pas parfait — il y a encore des maladresses, des silences — mais au moins on se parle.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter : l’amour parental peut-il vraiment être équitable ? Ou sommes-nous tous condamnés à chercher notre place dans le cœur de ceux qu’on aime ? Qu’en pensez-vous ?