Pourquoi Mon Mari Compare-t-il Ma Cuisine à Celle des Autres ? Un Dîner Qui a Tout Changé

— Tu sais, si tu mettais un peu plus d’épices, ce serait presque aussi bon que le gratin d’Hélène…

La voix de François résonne dans la cuisine, couverte par le bruit de la pluie qui martèle les vitres. Je serre la cuillère en bois dans ma main, sentant mes jointures blanchir. Encore une fois, il compare mon plat à celui d’une autre. Encore une fois, je me sens invisible, effacée derrière l’image idéalisée d’une femme que je ne connais qu’à travers ses récits de bureau.

Je me tourne vers lui, tentant de masquer le tremblement dans ma voix :
— Tu pourrais, pour une fois, apprécier ce que je fais sans le comparer à quelqu’un d’autre ?

Il lève les yeux de son assiette, surpris par la dureté de mon ton. Dans son regard, je lis l’incompréhension, mais aussi une pointe d’agacement.
— Mais enfin, Claire, ce n’est pas méchant ! C’est juste que… chez Hélène, tout a plus de goût. C’est tout.

Je sens mes yeux me piquer. Je me détourne, prétextant surveiller le four. Mais la vérité, c’est que je lutte pour ne pas pleurer devant lui. Depuis des mois, chaque repas est devenu un test, un examen silencieux où je ne récolte jamais plus qu’une mention « passable ».

Le silence s’installe. Seul le tic-tac de l’horloge et le clapotis de la pluie emplissent la pièce. Je repense à ma mère, qui disait toujours : « Un bon repas, c’est le ciment du foyer. » Chez nous, ce ciment semble se fissurer à chaque bouchée.

Après le dîner, alors que je range la vaisselle, François s’approche.
— Tu fais la tête ?

Je me retourne brusquement.
— Tu ne comprends donc pas ? À chaque fois que tu parles d’Hélène et de ses petits plats, tu me fais sentir que je ne suis pas assez bien pour toi. Que tout ce que je fais est fade…

Il soupire, lève les mains en signe d’apaisement.
— Tu exagères… C’est juste de la cuisine !

Mais ce n’est pas « juste de la cuisine ». C’est tout ce que j’essaie de donner à notre famille. C’est mon héritage, mes souvenirs d’enfance dans la petite maison de Tours où ma mère préparait des plats simples mais faits avec amour. Ici, à Paris, tout semble devoir être exceptionnel pour être remarqué.

La nuit tombe. Je m’enferme dans la salle de bains pour pleurer en silence. Les mots de François tournent en boucle dans ma tête. Pourquoi n’arrive-t-il pas à voir l’effort derrière chaque plat ? Pourquoi ai-je l’impression de rivaliser avec une femme que je n’ai jamais invitée chez moi ?

Le lendemain matin, la tension flotte encore dans l’air. François part travailler sans un mot. Je reste seule avec mes doutes et ma colère. J’appelle ma sœur, Élodie.

— Il recommence avec ses comparaisons ?

Sa voix est douce mais ferme.
— Tu sais, Claire, parfois les hommes ne se rendent pas compte… Mais tu dois lui dire ce que tu ressens vraiment. Sinon, ça va te ronger.

Je hoche la tête même si elle ne peut pas me voir. Elle a raison. Mais comment lui faire comprendre que ce n’est pas une question de sel ou de poivre ? Que c’est une question de respect ?

Le week-end arrive. Nous sommes invités chez Paul et Hélène justement. J’appréhende ce dîner comme un examen final. Hélène est charmante, souriante, parfaite hôtesse. Son gratin embaume toute la pièce. François s’extasie bruyamment :
— Ah ça ! Voilà ce que j’appelle un vrai plat !

Je souris poliment mais mon cœur se serre. Paul me lance un regard compatissant.
— Tu sais, Hélène passe des heures en cuisine… Elle a arrêté de travailler pour ça. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Sur le chemin du retour, je prends mon courage à deux mains.
— François… Est-ce que tu te rends compte de ce que tu me fais vivre ? À force de me comparer à Hélène ou à ta mère, tu me fais sentir que je ne serai jamais assez bien pour toi.

Il reste silencieux un long moment avant de murmurer :
— Je ne voulais pas te blesser… Je croyais juste… Je ne sais pas…

Je le regarde dans la pénombre de la voiture.
— Ce n’est pas qu’une histoire de cuisine. C’est notre couple qui est en jeu. Si tu ne peux pas apprécier ce que je suis et ce que je fais, alors dis-le-moi franchement.

Le silence s’installe à nouveau mais il est différent cette fois-ci. Plus lourd. Plus définitif.

Les jours suivants sont tendus mais quelque chose a changé. François fait des efforts : il m’aide en cuisine, il complimente mes plats sans arrière-pensée. Mais au fond de moi, une fissure demeure. Je me demande si elle pourra jamais se refermer complètement.

Aujourd’hui encore, quand je prépare le dîner, je repense à cette soirée pluvieuse où tout a basculé. Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé par des mots répétés trop souvent ? Ou bien certaines blessures restent-elles à jamais sous la surface ?