Le Nom de Mon Fils : Ma Lutte pour Exister

— Non ! Ce prénom n’entrera jamais dans cette famille !

Sa voix a claqué dans le salon, tranchant le silence comme un couteau. Je me suis figée, mon fils dans les bras, à peine âgé de deux jours. Autour de moi, les murs de l’appartement de banlieue semblaient se resserrer. Ma belle-mère, Françoise, me fixait avec une haine froide. Mon mari, Julien, restait muet, les yeux baissés. J’ai senti mes mains trembler.

Je m’appelle Camille. J’ai trente-deux ans, et jusqu’à ce jour, j’avais cru que l’amour suffisait à tout surmonter. Mais ce matin-là, alors que je venais d’accoucher à l’hôpital de Saint-Denis, j’ai compris que certaines batailles se livrent dans l’ombre des traditions et des rancœurs familiales.

Tout avait commencé par une discussion banale. Julien et moi avions choisi le prénom « Léo » pour notre fils. Simple, doux, moderne. Mais dans la famille de Julien, on perpétue les prénoms : le premier garçon doit s’appeler « Pierre », comme le grand-père, comme l’arrière-grand-père. Je n’avais jamais vraiment compris cette obsession. Pour moi, un prénom, c’est une promesse d’avenir, pas un fardeau du passé.

— Camille, tu ne comprends pas… Chez nous, c’est comme ça !

Julien avait tenté de me convaincre la veille de l’accouchement. Mais je m’étais accrochée à mon choix. Après tout, c’était aussi mon enfant.

Mais ce matin-là, face à la colère de Françoise, j’ai senti tout le poids de leur histoire s’abattre sur moi.

— Tu n’es pas d’ici, tu ne peux pas comprendre !

Je suis née à Lille, dans une famille modeste mais ouverte. Chez nous, on riait fort, on se disputait parfois, mais jamais on n’aurait imposé un prénom à une mère. J’ai voulu répondre, mais ma voix s’est brisée.

— Maman… laisse-la tranquille…

Julien murmurait à peine. Il semblait minuscule face à sa mère. J’ai compris alors que je ne pouvais compter que sur moi-même.

Les jours suivants ont été un enfer. Françoise venait chaque matin à la maternité, lançant des piques devant les infirmières :

— Pauvre petit… Il ne saura jamais d’où il vient…

Je pleurais en silence la nuit, serrant Léo contre moi. J’avais honte de ne pas réussir à me défendre. Les sages-femmes me regardaient avec compassion mais n’osaient pas intervenir.

Le jour de la déclaration à la mairie est arrivé. Julien m’a suppliée :

— S’il te plaît… On peut l’appeler Pierre-Léo ? Juste pour faire plaisir à ma mère…

J’ai explosé.

— Et moi ? Qui pense à moi ? C’est MON fils aussi !

Pour la première fois depuis des années, j’ai crié. Toute ma colère est sortie d’un coup : les repas du dimanche où je devais sourire en silence, les remarques sur ma façon d’élever mon fils aîné (né d’une précédente union), les critiques sur ma cuisine « trop fade », mon accent du Nord qui « ne fait pas très Parisien »…

Julien a reculé d’un pas. Il n’avait jamais vu cette Camille-là.

Le soir même, j’ai reçu un message de Françoise :

« Si tu refuses Pierre, tu n’es plus la bienvenue chez nous. »

J’ai relu ces mots cent fois. J’ai pensé à partir avec Léo et mon aîné, Paul. Mais où irais-je ? Mes parents étaient loin, et je n’avais plus vraiment d’amis ici.

J’ai appelé ma mère en larmes.

— Camille… Tu dois te battre pour toi et pour ton fils. Un prénom, c’est important. Mais ta dignité l’est encore plus.

Ses mots m’ont donné du courage. Le lendemain matin, j’ai pris Léo dans sa nacelle et je suis allée seule à la mairie.

— Prénom ?

— Léo.

La secrétaire a souri. J’ai signé d’une main ferme.

Quand Julien l’a appris, il est rentré furieux.

— Tu as ruiné ma famille !

— Non, Julien… Je me suis sauvée moi-même.

Il est parti chez sa mère ce soir-là. Je suis restée seule avec mes deux enfants dans notre petit appartement. La solitude était lourde mais je me sentais libre pour la première fois depuis longtemps.

Les semaines ont passé. Julien revenait parfois voir les enfants mais restait froid avec moi. Françoise ne m’a plus jamais adressé la parole.

Un soir d’hiver, alors que je berçais Léo près de la fenêtre embuée, Paul m’a demandé :

— Maman… Pourquoi mamie ne vient plus ?

J’ai hésité puis j’ai répondu doucement :

— Parce que parfois, il faut choisir ce qui est juste pour soi-même.

Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai bien fait. J’ai perdu une famille mais j’ai gagné le droit d’exister à ma façon. Léo grandit heureux et libre du poids des traditions qui ne sont pas les siennes.

Est-ce égoïste de vouloir écrire sa propre histoire ? Ou faut-il toujours plier sous le poids des attentes familiales ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?