Quatre ans de silence et une question fatale : suis-je seulement le portefeuille de mon mari ?
« Tu veux vraiment qu’on parle d’argent, maintenant ? » La voix de Julien résonne dans la cuisine, froide, presque méprisante. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Notre fils, Paul, dort à l’étage, ignorant la tempête qui gronde sous notre toit. Depuis quatre ans, c’est moi qui paie tout : le loyer de notre appartement à Nantes, les courses, la crèche, même les sorties du week-end. Julien a perdu son emploi juste après la naissance de Paul. Au début, j’ai compris. Il était perdu, fragile. Je me suis dit que ça ne durerait pas. Mais les mois sont devenus des années.
Ce soir, pour la première fois, j’ai osé lui demander : « Julien, tu pourrais chercher un petit boulot ? Même à mi-temps… On ne s’en sort plus. »
Il a levé les yeux de son téléphone, l’air agacé : « Tu sais très bien que je cherche. Mais tu gagnes bien ta vie, non ? Pourquoi tu fais toute une histoire ? »
J’ai senti la colère monter. « Parce que je suis fatiguée ! Parce que j’ai l’impression d’être seule à porter tout ça ! »
Il a haussé les épaules. « C’est toi qui as voulu ce boulot à la mairie. T’es jamais là pour Paul. Moi au moins je m’occupe de lui. »
Un silence glacial s’est installé. J’ai voulu crier que ce n’était pas vrai, que je faisais tout pour être présente malgré mes horaires impossibles, que je me levais la nuit quand Paul était malade, que je courais après le temps pour tout concilier. Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.
Je me suis revue il y a quatre ans, pleine d’espoir devant la maternité, Julien tenant notre fils dans ses bras. On s’était promis de tout affronter ensemble. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’être devenue invisible. Juste un portefeuille sur pattes.
Le lendemain matin, en déposant Paul à la crèche, j’ai croisé Claire, une voisine. Elle m’a demandé si ça allait ; j’ai failli craquer. Mais j’ai souri, comme toujours. « Oui, ça va… un peu fatiguée. » Elle a posé sa main sur mon bras : « Tu sais, tu n’es pas obligée de tout porter seule. »
Ses mots m’ont poursuivie toute la journée au bureau. J’ai repensé à ma mère qui me disait toujours : « Dans un couple, il faut être deux à ramer dans le même sens. » Et moi ? Est-ce que je rame seule depuis tout ce temps ?
Le soir venu, j’ai tenté d’ouvrir le dialogue avec Julien. « Tu te souviens quand on rêvait d’acheter une maison ? On n’y arrivera jamais si on continue comme ça… »
Il a soupiré : « T’es jamais contente. Tu veux quoi ? Que je fasse le ménage aussi ? Que je devienne caissier ? »
J’ai éclaté : « Je veux juste que tu fasses ta part ! Que tu arrêtes de me faire sentir coupable parce que je travaille ! »
Paul est descendu en pleurant ; il avait entendu nos voix. Je me suis précipitée vers lui pour le rassurer. Julien est parti s’enfermer dans la chambre.
Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence dans le salon. J’ai repensé à toutes ces fois où j’ai mis mes besoins de côté pour ne pas faire de vagues. À toutes ces excuses que j’ai trouvées à Julien : la crise économique, le marché du travail difficile… Mais au fond de moi, une petite voix murmurait : « Et toi ? Qui prend soin de toi ? »
Les jours suivants ont été tendus. Julien évitait le sujet, passait des heures devant la télé ou sortait avec des amis. J’ai commencé à douter de moi : est-ce que je suis trop exigeante ? Est-ce que c’est ça, l’amour ? Donner sans rien attendre en retour ?
Un soir, alors que je couchais Paul, il m’a demandé : « Maman, pourquoi tu pleures souvent ? » J’ai senti mon cœur se briser. Pour lui, je devais être forte. Mais comment tenir encore longtemps ?
J’ai fini par en parler à ma sœur, Élodie. Elle m’a écoutée sans juger puis m’a dit doucement : « Tu as le droit d’attendre du respect et du soutien dans ton couple. Ce n’est pas normal ce que tu vis. »
Ses mots ont fait écho en moi comme une délivrance et une condamnation à la fois.
Quelques jours plus tard, j’ai trouvé une annonce pour un poste temporaire dans une librairie du centre-ville et je l’ai laissée traîner sur la table du salon. Julien ne l’a même pas regardée.
Le week-end suivant, nous étions invités chez les parents de Julien à Angers. Sa mère m’a prise à part : « Tu as l’air épuisée… Tu sais, Julien a toujours eu du mal à se prendre en main. Mais il t’aime à sa façon… » J’ai eu envie de hurler : « Ce n’est pas suffisant ! » Mais je me suis tue.
Sur le chemin du retour, Paul s’est endormi dans la voiture et j’ai osé demander : « Tu comptes vraiment rester comme ça toute ta vie ? » Julien a haussé les épaules : « T’es jamais satisfaite… Si t’es pas contente, tu sais où est la porte. »
Cette phrase a résonné comme un coup de tonnerre. Pour la première fois depuis des années, j’ai envisagé sérieusement de partir.
Ce soir-là, devant le miroir de la salle de bain, j’ai vu mon visage fatigué mais déterminé. Je me suis promis de ne plus jamais me laisser traiter comme un simple portefeuille.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer quelqu’un qui refuse de grandir avec nous ? À quel moment doit-on choisir entre se perdre ou se sauver soi-même ?