Ce n’était pas mon choix – Histoire d’un amour contrarié, d’une famille divisée et de la reconquête de soi
« Tu vas dire oui, n’est-ce pas ? » La voix de ma mère résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Autour de la table, mon père évite mon regard, les yeux rivés sur le journal. Ma sœur Camille, elle, me lance un sourire complice, persuadée que je vais accepter sans broncher. Mais au fond de moi, tout hurle non.
Je m’appelle Élodie Martin. J’ai vingt-sept ans et je vis à Lyon depuis toujours. Ce matin-là, tout bascule. Ma famille a décidé que je devais épouser Julien, le fils du meilleur ami de mon père. Julien est gentil, stable, il travaille dans la même entreprise que mon oncle. Tout le monde l’adore. Sauf moi.
« Tu sais bien que c’est pour ton bien », insiste ma mère en posant sa main sur la mienne. Je sens son alliance froide contre ma peau. « À ton âge, il est temps de penser à l’avenir. »
Je voudrais crier que mon avenir ne leur appartient pas, que je rêve d’autre chose, d’un amour qui me fait vibrer, pas d’un arrangement entre deux familles qui se connaissent depuis trente ans. Mais je me tais. Comme toujours.
Le soir, dans ma chambre, je relis les messages de Thomas. Thomas, c’est le garçon que j’aime en secret depuis des mois. Il est musicien, il vit à Paris, il n’a rien à voir avec le monde rangé de mes parents. Il m’écrit : « Tu penses encore à moi ? » Je réponds : « Tout le temps. » Mais je n’ose pas lui parler du mariage arrangé qui plane au-dessus de moi comme une menace.
Les semaines passent. Ma mère commence à parler de la robe, du traiteur, de la salle des fêtes à Villeurbanne. Mon père invite Julien à dîner tous les dimanches. Il me regarde avec ses yeux doux et maladroits, il parle de nos futurs enfants, de la maison qu’il aimerait acheter près du parc de la Tête d’Or.
Un soir, alors que je débarrasse la table avec Camille, elle me glisse à l’oreille : « Tu fais ce que tu veux, tu sais ? » Je la regarde, surprise. « Tu crois vraiment ? » Elle hausse les épaules : « Ce n’est pas leur vie, c’est la tienne. »
Mais comment dire non à toute une famille ? Comment affronter la déception dans les yeux de ma mère, la colère silencieuse de mon père ? Je me sens piégée entre leur amour étouffant et mes propres désirs.
Un samedi matin, Thomas débarque à Lyon sans prévenir. Il m’attend devant mon immeuble avec son sourire désarmant et sa guitare sur le dos. « Viens marcher », dit-il simplement. Nous longeons les quais du Rhône sous un ciel gris d’automne. Il me parle de ses concerts, de ses rêves fous. Je lui parle à demi-mot de mes peurs.
« Tu veux vraiment te marier avec lui ? » demande-t-il soudain.
Je m’arrête net. Les larmes montent sans prévenir.
« Je ne sais pas comment dire non », murmuré-je.
Il pose sa main sur ma joue : « Tu as le droit de choisir ta vie, Élodie. Même si ça fait mal aux autres. »
Le soir même, je rentre chez moi le cœur en vrac. Ma mère m’attend dans le salon, les catalogues de robes éparpillés autour d’elle.
« Maman… »
Elle lève les yeux vers moi, inquiète.
« Je ne veux pas épouser Julien », dis-je d’une voix tremblante.
Un silence assourdissant s’abat sur la pièce. Mon père entre à ce moment-là et comprend tout de suite.
« Qu’est-ce que tu racontes ? » Sa voix est dure, étrangère.
Je sens mes jambes flancher mais je tiens bon.
« Je ne l’aime pas. Je ne veux pas vivre une vie qui n’est pas la mienne. »
Ma mère se met à pleurer. Mon père quitte la pièce sans un mot. Camille me serre dans ses bras.
Les jours suivants sont un enfer. Ma mère ne me parle plus que pour me reprocher mon égoïsme. Mon père fait comme si je n’existais plus. Seule Camille reste à mes côtés.
Je doute. Ai-je eu raison ? Ai-je détruit ma famille pour un rêve incertain ?
Thomas m’appelle tous les soirs pour me soutenir. Un soir, il me dit : « Viens vivre à Paris avec moi. On s’en fiche des autres. »
Je réfléchis longtemps avant d’accepter.
Le jour où je fais mes valises, ma mère vient me voir dans ma chambre d’enfance.
« Tu vas vraiment partir ? »
Je hoche la tête en retenant mes larmes.
« Je t’aime maman… mais j’ai besoin de vivre pour moi cette fois-ci. »
Elle me serre fort contre elle et murmure : « J’espère que tu seras heureuse… »
Aujourd’hui, cela fait un an que je vis à Paris avec Thomas. Mes parents ne m’ont pas encore pardonné mais j’apprends à être moi-même chaque jour un peu plus.
Est-ce qu’on peut aimer sa famille sans renoncer à soi-même ? Est-ce qu’on peut être heureux sans blesser ceux qu’on aime ? Parfois je me demande : ai-je eu raison de choisir ma liberté au prix des liens du sang ?