Quand mon fils m’a demandé de partir vivre à la campagne : entre peur, amour et incompréhension

« Tu ne comprends pas, maman ! J’ai besoin de partir, d’avoir mon espace ! »

La voix de Guillaume résonne encore dans la cuisine, entre la cafetière qui grésille et le tic-tac du vieux réveil. Il a vingt-trois ans, mon fils, et il me regarde avec cette intensité que je ne lui connaissais pas. Sa fiancée, Camille, attend dans le couloir, mal à l’aise, triturant la lanière de son sac. Je sens mon cœur battre trop fort. Je voudrais lui dire oui, mais tout en moi crie non.

« Guillaume, tu es trop jeune. La maison à Saint-Aubin n’est pas faite pour deux étudiants sans expérience… Et puis, tu sais bien dans quel état elle est ! »

Il soupire, s’assoit lourdement sur la chaise en bois. Je vois ses mains trembler légèrement. Il a toujours été sensible, mon Guillaume. Depuis la mort de son père il y a cinq ans, il s’est refermé sur lui-même. J’ai fait ce que j’ai pu pour le soutenir, mais parfois j’ai l’impression d’être à côté de la plaque.

« Maman, je ne veux pas rester ici toute ma vie. Paris m’étouffe. Camille aussi. On veut essayer autre chose… On veut construire quelque chose ensemble. »

Je me mords la lèvre. Je comprends ce besoin d’air, cette envie de recommencer ailleurs. Mais je vois aussi les factures qui s’accumulent, les toits qui fuient à Saint-Aubin, les voisins qui se plaignent du bruit des jeunes l’été. Je me souviens des hivers glacials où la chaudière tombait en panne et où nous dormions tous les trois sous la même couette.

« Tu crois que c’est facile ? » Ma voix tremble malgré moi. « Tu crois que tu vas t’en sortir avec deux bourses étudiantes et un peu d’aide de Camille ? Et si ça ne marche pas ? »

Il détourne les yeux. Je sens la colère monter en moi, mais aussi une tristesse immense. J’ai peur pour lui. Peur qu’il se casse la figure, peur qu’il m’en veuille toute sa vie si je l’empêche d’essayer.

Le soir même, je tourne en rond dans le salon. Je relis les messages de Guillaume sur mon téléphone : « On veut juste essayer, maman… »

Je repense à ma propre jeunesse. À mes rêves avortés par la peur de décevoir mes parents. À ce que j’aurais voulu oser si on m’avait laissé faire.

Le lendemain matin, je prépare un café pour deux et j’attends Guillaume dans la cuisine. Il arrive, les yeux cernés, Camille derrière lui.

« J’ai réfléchi », je commence doucement. « Je ne veux pas que tu partes comme ça, sans filet. La maison n’est pas prête… Mais je peux vous aider financièrement pour quelques travaux. Vous pourriez y aller le week-end, voir si ça vous plaît vraiment avant de tout quitter… »

Guillaume me regarde longuement. Je vois dans ses yeux un mélange de soulagement et de frustration.

« Merci maman… Mais tu sais que ce n’est pas pareil. On veut vivre là-bas pour de bon… »

Camille s’approche timidement : « On comprend vos inquiétudes, madame Martin… Mais on a vraiment envie d’essayer. »

Je soupire. Je sens que je perds pied. Que je ne contrôle plus rien.

Les semaines passent. Guillaume et Camille partent chaque week-end à Saint-Aubin pour nettoyer la maison, réparer les volets, repeindre la cuisine jaune pâle où j’ai tant ri avec leur père autrefois.

Un dimanche soir, Guillaume rentre plus tôt que prévu. Il s’assied à côté de moi sur le canapé.

« Maman… Tu sais, tu avais raison sur certaines choses. C’est dur là-bas… Mais c’est aussi ce qu’on veut. On a besoin d’apprendre par nous-mêmes. »

Je prends sa main dans la mienne.

« Je ne veux pas te perdre », je murmure.

Il sourit tristement : « Tu ne me perdras jamais… Mais il faut que tu me laisses partir un peu. »

Je pleure en silence ce soir-là. Pas seulement parce que mon fils grandit trop vite, mais parce que je réalise à quel point il me ressemble.

Les mois passent encore. Guillaume et Camille finissent par s’installer à Saint-Aubin à plein temps malgré mes réticences. Ils galèrent avec le chauffage, se disputent parfois à cause des factures ou du manque d’Internet fiable. Mais ils tiennent bon.

Je vais les voir tous les quinze jours. La maison reprend vie petit à petit : des rideaux neufs aux fenêtres, des rires dans le jardin envahi par les coquelicots.

Un soir d’été, alors que nous dînons dehors sous les lampions accrochés au vieux cerisier, Guillaume me prend la main :

« Merci maman… Sans toi on n’aurait jamais osé se lancer. »

Je souris à travers mes larmes.

Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je eu raison d’avoir si peur ? Ou fallait-il simplement faire confiance à la vie et à ceux qu’on aime ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?