Quand l’amour d’une grand-mère ne se partage pas : chronique d’une blessure familiale

— Tu sais, je ne peux vraiment pas garder Arthur ce week-end, je suis épuisée…

La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête. J’étais debout dans la cuisine, mon téléphone serré contre l’oreille, le cœur battant trop fort. Je venais de lui demander, une fois de plus, si elle pouvait prendre Arthur quelques heures samedi. Juste pour que Paul et moi puissions souffler un peu. Mais non. Encore une fois, elle était « trop fatiguée ».

Pourtant, ce même samedi, en passant devant chez elle en voiture, j’ai vu sa petite Clio garée devant la maison de sa fille, ma belle-sœur Camille. Je n’ai pas voulu y croire. Mais le soir même, sur Instagram, Camille postait une photo de leur après-midi : Monique riait aux éclats, tenant dans ses bras la petite Zoé, sa petite-fille adorée. Elles avaient fait des crêpes, joué au parc…

Je me suis sentie trahie. J’ai eu mal pour Arthur, qui demandait souvent pourquoi « Mamie Monique » ne venait jamais le voir. J’ai eu mal pour moi aussi, car j’avais l’impression d’être invisible dans cette famille.

Le lendemain, à table, j’ai tenté d’en parler à Paul.

— Tu trouves ça normal, toi ? Qu’elle soit toujours chez Camille et jamais chez nous ?

Il a haussé les épaules.

— Tu sais bien que maman est plus proche de Camille… Elles ont toujours été fusionnelles.

— Mais Arthur est son petit-fils ! Il ne mérite pas moins d’amour que Zoé !

Paul a soupiré et s’est plongé dans son assiette. Je me suis sentie terriblement seule.

Les semaines ont passé et la situation n’a fait qu’empirer. À chaque fête de famille, Monique arrivait les bras chargés de cadeaux pour Zoé : des robes, des livres, des jouets éducatifs. Pour Arthur ? Un simple paquet de bonbons ou parfois rien du tout. Je voyais bien que mon fils commençait à s’en rendre compte. Il posait des questions, il se renfermait.

Un dimanche de juin, alors que nous étions tous réunis pour l’anniversaire de Camille, la tension est montée d’un cran. Arthur s’est approché de Monique avec un dessin qu’il avait fait pour elle. Elle l’a à peine regardé avant de le poser sur la table sans un mot. Quelques minutes plus tard, elle s’extasiait devant le collier de pâtes fabriqué par Zoé.

J’ai senti la colère monter en moi. J’ai pris Arthur par la main et je suis sortie dans le jardin pour respirer. Il m’a regardée avec ses grands yeux tristes :

— Maman, pourquoi Mamie ne m’aime pas comme Zoé ?

J’ai eu envie de pleurer. Comment expliquer à un enfant qu’on ne choisit pas toujours l’amour qu’on reçoit ?

Le soir même, j’ai écrit une longue lettre à Monique. Je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur : la douleur de voir mon fils mis de côté, l’injustice de ses préférences affichées, le sentiment d’exclusion qui me rongeait depuis des années. Je n’ai jamais eu de réponse.

À partir de ce jour-là, j’ai décidé de prendre mes distances. J’ai arrêté d’attendre quoi que ce soit d’elle. J’ai construit autour d’Arthur un cocon d’amour avec mes propres parents, nos amis proches, ceux qui voyaient sa valeur et qui savaient lui donner l’attention qu’il méritait.

Mais la blessure restait là, vive et profonde. Les repas de famille sont devenus pesants. Paul essayait d’arrondir les angles mais je voyais bien qu’il souffrait aussi, tiraillé entre sa mère et sa propre famille.

Un soir d’automne, alors que je rangeais la chambre d’Arthur, il m’a tendu un dessin : lui et moi main dans la main sous un grand soleil.

— C’est toi ma vraie famille, maman.

J’ai compris alors que la loyauté ne se décrète pas par le sang ou les liens du mariage. Elle se construit chaque jour par les gestes et les choix qu’on fait pour ceux qu’on aime.

Mais parfois je me demande : pourquoi certaines personnes n’arrivent-elles pas à aimer tous leurs petits-enfants de la même façon ? Est-ce que c’est moi qui en demande trop ? Ou est-ce simplement la vie qui est injuste ?

Et vous… avez-vous déjà ressenti cette douleur d’être mis à l’écart dans votre propre famille ?