Ma famille, ces profiteurs : Comment Marc et moi leur avons donné une leçon inoubliable

— Claire, tu pourrais me prêter ta voiture ce week-end ? J’en ai besoin pour aller chez le coiffeur à Lyon, et tu sais bien que la mienne est en panne…

La voix de ma sœur, Sophie, résonne dans la cuisine. Je serre la tasse de café entre mes mains, tentant de masquer l’agacement qui monte. Depuis que Marc et moi avons acheté cette maison à la campagne, avec son grand jardin et, surtout, ce sauna flambant neuf dont nous rêvions depuis des années, ma famille a pris l’habitude de débarquer à l’improviste. Au début, c’était agréable : des rires autour du barbecue, les enfants qui courent pieds nus dans l’herbe, les soirées à refaire le monde. Mais très vite, tout a dérapé.

— Tu sais, Sophie, j’aimerais bien profiter de mon week-end pour une fois…

Elle me coupe :

— Oh allez, Claire ! Tu es toujours là pour tout le monde. Et puis, tu n’as rien de prévu, non ?

Je n’ai rien de prévu. Comme d’habitude. Parce que tout ce que je prévois finit par être annulé pour rendre service à l’un ou à l’autre. Je regarde Marc par la fenêtre ; il taille les rosiers, le dos voûté. Il m’a souvent dit : « Claire, il faut qu’on mette des limites. » Mais comment dire non à sa propre famille ?

Le sauna a été la goutte d’eau. Dès que la rumeur s’est répandue — « Claire et Marc ont installé un sauna ! » — notre maison s’est transformée en pension gratuite. Ma mère débarque avec ses amies du club de bridge :

— On ne va pas déranger, ma chérie ! Juste une petite séance de détente…

Mon frère Paul arrive avec ses copains après le foot :

— On peut utiliser le sauna ? On a apporté des bières !

Même mon oncle Gérard, que je ne vois jamais sauf aux enterrements, trouve soudain le chemin de notre porte.

Au début, j’ai ri. J’étais fière d’offrir ce confort à mes proches. Mais très vite, je me suis sentie envahie. Les serviettes sales s’accumulent, la salle de bain est sans cesse occupée, et Marc commence à bouder dans son atelier.

Un soir, alors que je débarrasse seule la table après un dîner où personne n’a proposé son aide, Marc me rejoint.

— Claire… Tu ne vois pas qu’ils abusent ? On n’a plus une minute à nous. Même pour se parler tranquillement.

Je baisse les yeux. Il a raison. Mais je me sens coupable rien qu’à l’idée d’imposer des règles.

— Ce sont ma famille… Ils n’ont pas grand-chose…

— Et nous alors ? On n’a pas le droit d’être tranquilles chez nous ?

La tension monte entre nous. Je sens que je suis en train de perdre Marc à force de vouloir sauver tout le monde sauf nous-mêmes.

Le lendemain matin, je trouve un mot sur la table :

« Je pars chez Lucie quelques jours. J’ai besoin de réfléchir. »

Mon cœur se serre. Lucie est sa sœur. Il ne m’a jamais laissée seule plus d’une nuit depuis qu’on est mariés. Je comprends que j’ai dépassé une limite invisible.

Je passe la journée à errer dans la maison vide. Les souvenirs affluent : les Noëls où j’étais celle qui organisait tout, les anniversaires où je faisais des gâteaux pour vingt personnes alors qu’on était cinq… Toujours celle qui donne, jamais celle qui reçoit.

Le soir venu, ma mère appelle :

— On passe demain avec les filles du club ! Prépare le sauna !

Je raccroche sans répondre. Pour la première fois de ma vie, je ressens une colère froide monter en moi.

Quand Marc rentre deux jours plus tard, il trouve une Claire différente. J’ai fait une liste des règles :

1. Le sauna n’est accessible que sur invitation.
2. Pas plus d’une visite par mois par personne.
3. Chacun apporte ses serviettes et nettoie derrière lui.
4. Les week-ends sont réservés à notre couple.

Marc me regarde avec étonnement.

— Tu es sûre ?

— Oui. Je veux qu’on soit heureux ici. Pas que ce soit un centre de vacances pour toute la famille.

Le samedi suivant, quand ma mère arrive avec ses amies et trouve la porte du sauna fermée à clé, elle fait un scandale.

— Claire ! Tu nous refuses l’accès ? Après tout ce qu’on a fait pour toi ?

Je tremble mais je tiens bon.

— Maman, j’ai besoin qu’on respecte notre intimité. Ce sauna est à nous. Si tu veux venir, tu demandes avant.

Elle part furieuse. Mon frère m’envoie un SMS assassin : « Tu te prends pour qui ? »

Les jours suivants sont difficiles. Je culpabilise mais je dors mieux. Marc me prend dans ses bras chaque soir :

— Je suis fier de toi.

Peu à peu, certains membres de ma famille comprennent et respectent nos règles ; d’autres boudent encore. Mais notre couple retrouve une sérénité oubliée.

Aujourd’hui, je me demande : pourquoi ai-je mis autant de temps à dire non ? Pourquoi en France — où la famille est sacrée — est-il si difficile d’imposer ses limites sans passer pour un monstre d’égoïsme ? Est-ce vraiment mal de penser à soi ? Qu’en pensez-vous ?