Zosia, la petite voisine affamée : un souvenir d’enfance qui me hante
« Tu veux encore du pain, Zosia ? » Ma mère murmure en jetant un regard inquiet vers la porte entrouverte. Je serre la main de Zosia sous la table, sentant ses petits doigts glacés trembler. Elle hoche la tête sans un mot, les yeux rivés sur la miche que ma mère découpe en silence. Nous sommes en 1998, dans notre minuscule appartement du quartier de la Guillotière à Lyon, et chaque soir, le même rituel se répète : Zosia frappe à notre porte, le ventre vide, les joues creusées, le regard fuyant.
Je n’avais que huit ans, mais je comprenais déjà trop bien ce que signifiait le mot « manquer ». Pourtant, ce n’est pas de moi qu’il s’agissait. C’était Zosia, ma voisine du palier, une fillette de sept ans à la tignasse emmêlée et aux vêtements trop grands, qui sentaient toujours un peu le renfermé. Son père, Monsieur Lefèvre, était un homme massif au visage rougeaud, qui passait ses journées au bistrot du coin et ses nuits à crier derrière sa porte close. Sa femme était partie depuis longtemps, laissant Zosia seule avec lui.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait dru sur les toits de la ville, j’ai surpris une conversation entre mes parents. « On ne peut pas continuer comme ça, Lucie. Ce n’est pas à nous de nourrir cette petite tous les jours… » Mon père parlait bas, mais sa voix tremblait d’une colère impuissante. Ma mère soupira : « Et si c’était notre fille ? Tu voudrais qu’on la laisse mourir de faim ? » J’ai senti une boule se former dans ma gorge. Je savais que mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent non plus. Mais comment refuser à Zosia ce qu’on avait à peine pour nous ?
Un matin, alors que je partais à l’école avec Zosia, elle s’est arrêtée net devant une vitrine de boulangerie. « Tu crois qu’un jour, je pourrai acheter un pain au chocolat rien que pour moi ? » Sa voix était si basse que j’ai failli ne pas l’entendre. J’ai fouillé dans ma poche et sorti une pièce de deux francs que j’avais économisée pour m’acheter des billes. Sans réfléchir, je la lui ai tendue. Elle m’a regardé avec des yeux ronds, puis a secoué la tête : « Non… Si papa le voit… Il va se fâcher. »
Les semaines passaient et Zosia devenait de plus en plus maigre. À l’école, les autres enfants se moquaient d’elle : « Regardez-la, c’est la clocharde du quartier ! » J’avais envie de hurler, de leur dire qu’ils ne comprenaient rien. Mais je me taisais, honteux de mon silence.
Un soir d’avril, tout a basculé. Des cris ont éclaté sur le palier. Mon père a ouvert la porte et nous avons vu Monsieur Lefèvre titubant, hurlant après Zosia qui s’était réfugiée sur notre paillasson. Ma mère l’a prise dans ses bras et a fermé la porte au nez du père furieux. « Vous n’avez pas le droit ! Rendez-moi ma fille ! » Il frappait contre le bois comme un forcené.
La police est venue ce soir-là. J’ai vu Zosia assise sur notre canapé, serrant une peluche déchirée contre elle. Les policiers parlaient à voix basse avec mes parents. Je n’ai jamais su exactement ce qu’ils se sont dit. Le lendemain matin, Zosia n’était plus là. Les services sociaux étaient venus la chercher.
Pendant des semaines, j’ai attendu qu’elle revienne frapper à notre porte. Mais elle n’est jamais revenue. Parfois, en passant devant son appartement vide, j’entendais encore l’écho de ses pas légers dans le couloir.
Des années plus tard, alors que je traversais la place Bellecour sous une pluie fine, j’ai cru reconnaître Zosia parmi les passants. Une jeune femme aux cheveux blonds filasse, au regard triste mais déterminé. Je n’ai pas osé l’aborder. Peut-être n’était-ce qu’une illusion.
Aujourd’hui encore, je repense à cette petite voisine affamée qui venait chercher un peu de chaleur chez nous. Je me demande si nous aurions pu faire plus pour elle. Si nos gestes maladroits ont vraiment compté ou s’ils n’étaient qu’une goutte d’eau dans l’océan de sa détresse.
Est-ce qu’on peut vraiment sauver quelqu’un qui vit dans l’ombre des erreurs des autres ? Ou bien sommes-nous tous condamnés à porter le poids de nos impuissances silencieuses ?