Je t’aimais moins, ma fille : Le boomerang d’une mère française

« Tu ne comprends jamais rien, Camille ! Pourquoi tu ne peux pas être comme ton frère ? »

Ma voix résonne encore dans la cuisine, tranchante, acide. Camille, ma fille de seize ans, me fixe avec ses grands yeux bruns, pleins de larmes qu’elle refuse de laisser couler. Elle serre les poings, le menton tremblant. Paul, son frère cadet de deux ans, assis à la table, baisse la tête et joue nerveusement avec sa fourchette. Je sens la tension dans l’air, mais je suis incapable de m’arrêter. C’est plus fort que moi.

Depuis toujours, j’ai eu une préférence pour Paul. Il était doux, attentif, jamais un mot plus haut que l’autre. Camille, elle, me résistait. Elle posait des questions, contestait mes décisions, voulait comprendre le pourquoi du comment. Je disais à tout le monde que c’était une enfant difficile. Mais au fond, c’est moi qui étais incapable de l’aimer comme elle en avait besoin.

Mon mari, François, me l’a souvent reproché. « Claire, tu ne vois pas que tu fais du mal à Camille ? » Mais je balayais ses remarques d’un revers de main. « Elle exagère tout, elle cherche toujours le conflit », répondais-je. Je me persuadais que j’étais juste une mère exigeante.

Ce soir-là, tout a basculé. Camille a claqué la porte de sa chambre si fort que les verres ont tremblé dans le buffet. Paul a levé les yeux vers moi : « Maman… pourquoi tu cries toujours sur elle ? » J’ai voulu lui répondre que c’était pour son bien, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.

Les jours suivants, Camille s’est enfermée dans un silence glacial. Elle rentrait tard du lycée, mangeait à peine, ne parlait plus à personne. Je faisais semblant de ne pas voir. Paul essayait de la réconforter, mais elle le repoussait. Un soir, je l’ai surprise en train de pleurer dans sa chambre. J’ai voulu entrer, mais elle a verrouillé la porte.

J’ai commencé à recevoir des appels du lycée : « Madame Dubois, Camille semble très isolée en ce moment… » J’ai répondu que tout allait bien à la maison. Mais au fond de moi, je savais que je mentais.

Un samedi matin, alors que François était parti faire les courses et Paul chez un ami, j’ai trouvé une lettre sur la table du salon. L’écriture de Camille. Mon cœur s’est serré.

« Maman,
Je pars chez Mamie pour quelques jours. J’ai besoin de respirer loin d’ici. Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’aimes pas comme Paul. J’ai essayé d’être sage, d’être gentille… mais ce n’est jamais assez. Peut-être qu’un jour tu comprendras ce que ça fait d’être invisible pour sa propre mère.
Camille »

J’ai relu la lettre dix fois. Les mots me brûlaient les doigts. Invisible… Comment ai-je pu en arriver là ?

François est rentré et a trouvé la lettre sur mes genoux. Il n’a rien dit. Il s’est contenté de me regarder avec une tristesse immense dans les yeux. « Tu vois maintenant ? »

Les jours suivants ont été un supplice. Paul m’évitait, François aussi. La maison était vide sans Camille. J’ai appelé ma mère : « Est-ce qu’elle va bien ? » Elle m’a répondu sèchement : « Elle a besoin de temps loin de toi. »

J’ai commencé à repenser à mon enfance. Ma propre mère avait toujours préféré mon frère aîné. Je m’étais juré de ne jamais reproduire ce schéma… et pourtant.

Une semaine plus tard, Camille est revenue chercher quelques affaires. Je l’attendais dans le salon, le cœur battant.

— Camille… je suis désolée.
— Désolée de quoi ? D’avoir un fils parfait et une fille ratée ?
Sa voix était froide comme la pierre.
— Non… Je t’aime, tu sais.
Elle a haussé les épaules.
— Tu ne sais même pas ce que ça veut dire.

Elle est montée dans sa chambre sans un regard pour moi.

Depuis ce jour-là, rien n’a vraiment été comme avant. Camille a fini par revenir vivre à la maison, mais entre nous s’est installée une distance glaciale. Paul s’est mis à prendre sa défense contre moi ; François aussi s’est éloigné peu à peu.

J’ai tenté d’organiser des repas en famille, des sorties au cinéma… Mais Camille restait silencieuse ou absente. Un soir d’hiver, alors que je rentrais tard du travail, je l’ai trouvée assise dans le noir du salon.

— Tu veux parler ?
Elle a secoué la tête.
— Tu veux juste te donner bonne conscience.

J’ai pleuré cette nuit-là comme jamais auparavant.

Aujourd’hui, Camille a vingt-deux ans et vit à Lyon pour ses études. Elle m’appelle rarement ; nos conversations sont brèves et polies. Paul est parti faire ses études à Bordeaux et ne rentre presque plus à la maison non plus.

Je vis seule avec François dans notre pavillon silencieux de la banlieue parisienne. Parfois je regarde les photos de mes enfants petits et je me demande où tout a dérapé.

Est-ce qu’on peut réparer ce qu’on a brisé ? Est-ce qu’une mère mérite le pardon quand elle a failli à aimer ses enfants pareillement ?

Et vous… croyez-vous qu’il existe une seconde chance pour les liens familiaux détruits par nos propres erreurs ?