Entre Deux Feux : Le Cœur d’une Mère Française
— Tu ne comprends donc pas que tu nous étouffes, Hélène ?
La voix d’Anne résonne encore dans ma tête, froide, tranchante comme un couteau. Je suis restée figée sur le pas de la porte, les bras ballants, incapable de répondre. Mathieu, mon fils, mon unique enfant, détournait les yeux, gêné, comme s’il voulait disparaître dans le parquet ciré de leur appartement lyonnais. Je n’ai pas su quoi dire. Je n’ai pas su comment défendre cet amour maternel qui me brûle le cœur depuis trente ans.
Ce soir-là, je suis rentrée chez moi sous la pluie battante, sans parapluie. Les gouttes coulaient sur mes joues, se mêlant à mes larmes. J’ai repensé à toutes ces années où j’ai élevé Mathieu seule, après que son père nous ait quittés pour une autre vie à Bordeaux. J’ai tout donné pour lui : mes nuits blanches, mes économies, mes rêves. Et aujourd’hui, je me retrouve accusée d’être un poison dans sa vie.
Le lendemain matin, j’ai tenté d’appeler Mathieu. Trois sonneries, puis sa voix sur le répondeur : « Laissez un message après le bip. » J’ai raccroché sans rien dire. Comment lui parler sans qu’il se sente pris en otage entre sa femme et sa mère ?
J’ai passé la journée à tourner en rond dans mon petit appartement du 7ème arrondissement. Les photos de famille sur le buffet semblaient me juger. Sur l’une d’elles, Mathieu enfant me serre dans ses bras à la plage de Saint-Malo. Où est passé ce temps où j’étais son univers ?
Le dimanche suivant, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée au marché de la Croix-Rousse acheter des fleurs pour Anne. Je voulais faire un geste, montrer ma bonne volonté. Quand je suis arrivée chez eux, Anne m’a ouvert la porte avec un sourire crispé.
— Bonjour Anne… J’ai pensé que ces pivoines te plairaient.
Elle a pris le bouquet sans me regarder.
— Merci… Tu veux un café ?
J’ai hoché la tête. Mathieu n’était pas là. Anne s’est affairée dans la cuisine. Le silence était lourd, presque insupportable.
— Tu sais, Hélène, a-t-elle fini par dire en posant la tasse devant moi, on a besoin d’espace avec Mathieu. Il a sa vie maintenant…
— Je comprends… Mais je ne veux pas vous déranger. Je veux juste…
Ma voix s’est brisée. Je voulais dire « être là », mais les mots sont restés coincés dans ma gorge.
— Tu as toujours voulu tout contrôler, non ? Même quand il était petit…
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Comment pouvait-elle comprendre ce que c’est d’élever un enfant seule ?
— J’ai fait ce que j’ai pu… Peut-être que j’ai trop aimé Mathieu. Peut-être que je n’aurais pas dû tout sacrifier pour lui…
Anne a soupiré.
— Il a besoin de respirer. Et moi aussi.
Je suis repartie plus seule que jamais. Dans le métro bondé, j’ai observé les familles autour de moi : des mères avec leurs enfants qui riaient, des couples qui se tenaient la main. J’avais l’impression d’être invisible.
Les semaines ont passé. Mathieu m’a appelée une fois pour mon anniversaire. Une conversation polie, distante.
— Tu vas bien maman ?
— Oui… Oui, ça va.
J’ai menti. J’avais envie de lui crier que non, ça n’allait pas. Que je me sentais rejetée par la seule famille qu’il me restait. Mais je n’ai rien dit.
Un soir d’automne, alors que je rentrais des courses, j’ai croisé ma voisine, Madame Lefèvre.
— Vous avez l’air fatiguée, Hélène…
Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Elle m’a invitée à prendre un thé chez elle. Nous avons parlé longtemps.
— Vous savez, ma belle-fille m’a fait vivre l’enfer aussi au début… Il faut du temps pour trouver sa place.
Ses mots m’ont réchauffé le cœur. Peut-être que je n’étais pas seule dans ce combat silencieux.
J’ai commencé à sortir plus souvent : ateliers de peinture à la MJC du quartier, bénévolat à la bibliothèque municipale. Petit à petit, j’ai reconstruit une vie en dehors de Mathieu.
Mais chaque dimanche soir reste une épreuve. J’attends un appel qui ne vient pas. Je me demande si j’ai raté quelque chose en n’ayant qu’un enfant. Si j’avais eu une fille aussi, peut-être que tout serait différent…
Un jour de décembre, alors que Lyon s’illuminait pour la Fête des Lumières, j’ai reçu un message de Mathieu :
« On peut se voir demain ? »
Mon cœur s’est emballé. Le lendemain, il est venu seul. Nous avons marché sur les quais du Rhône.
— Maman… Je suis désolé pour tout ça. Anne est stressée avec son travail… Et moi je ne sais pas comment gérer entre vous deux.
Je l’ai regardé longtemps avant de répondre.
— Tu sais, je ne veux pas te perdre. Mais je dois apprendre à te laisser vivre ta vie…
Il m’a serrée dans ses bras comme quand il était petit.
Ce soir-là, en rentrant chez moi, j’ai compris que l’amour d’une mère ne disparaît jamais mais qu’il doit parfois apprendre à se taire pour survivre.
Est-ce qu’on peut vraiment trouver sa place quand on a tout donné à un seul enfant ? Est-ce que d’autres mères ressentent cette même solitude déchirante ?