Entre Deux Mères : Le Poids du Devoir et de la Culpabilité
« Tu préfères t’occuper de la mère de ton mari plutôt que de ta propre mère ? » La voix de ma mère résonne dans le couloir étroit de son appartement HLM à Nanterre. Je serre les poings, la gorge nouée. Je viens à peine de franchir la porte qu’elle m’attaque déjà, comme si chaque minute passée loin d’elle était une trahison.
Je m’appelle Camille. J’ai trente-trois ans, un mari, deux enfants, et depuis quelques mois, une vie qui ne m’appartient plus. Ma belle-mère, Monique, a été diagnostiquée d’un cancer du pancréas. Elle vit seule à Saint-Maur-des-Fossés, et son fils – mon mari, Julien – travaille à Lyon toute la semaine. C’est moi qui ai pris en charge les rendez-vous médicaux, les courses, les nuits blanches à surveiller sa respiration.
Ma mère, Sylvie, n’a jamais digéré que je mette quelqu’un d’autre avant elle. Elle me le rappelle à chaque visite : « Après tout ce que j’ai sacrifié pour toi… » Je revois encore son visage épuisé le soir où mon père a claqué la porte. J’avais huit ans. Il avait vidé l’appartement, emportant même la vieille radio sur laquelle on écoutait les chansons de Francis Cabrel. Ma mère s’est effondrée sur le canapé déchiré, les mains sur le visage. Depuis ce jour, elle n’a jamais cessé de me répéter qu’on ne peut compter que sur la famille.
Mais aujourd’hui, c’est moi qui dois choisir entre deux familles. Je me sens coupable à chaque instant : coupable d’abandonner ma mère qui vit dans la solitude et l’amertume ; coupable de laisser ma belle-mère souffrir sans soutien ; coupable envers mes enfants qui me voient courir partout sans jamais vraiment être là.
« Tu sais ce que ça fait d’être seule ? » crache ma mère en jetant un regard noir vers la fenêtre. « Tu crois que Monique t’aimera plus que moi ? »
Je voudrais lui dire que ce n’est pas une question d’amour, mais de nécessité. Que Monique n’a personne d’autre. Que je ne peux pas la laisser mourir seule dans son salon aux rideaux jaunis. Mais je me tais. Je n’ai plus la force de me justifier.
Le soir, quand je rentre chez moi à Créteil, je trouve mes enfants endormis sur le canapé, la télé allumée sur un dessin animé en boucle. Julien m’envoie un message : « Courage ma chérie. Je rentre vendredi. » Je m’effondre dans la cuisine, la tête entre les mains. J’ai l’impression d’être une funambule sur un fil trop mince.
Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner chez ma mère, elle pose sa tasse avec fracas :
— Tu sais ce que les voisins disent ? Que tu m’as laissée tomber pour une étrangère !
— Maman… Ce n’est pas une étrangère, c’est la mère de Julien.
— Et moi ? Je compte pour du beurre ?
Je sens la colère monter. Je voudrais hurler que j’ai passé toute mon enfance à réparer ses blessures, à être sa confidente, sa petite adulte trop tôt grandie. Mais je ravale mes mots. Je me contente de ramasser les miettes sur la table.
Le soir même, Monique fait une rechute. Je passe la nuit à l’hôpital avec elle. Elle me serre la main :
— Merci Camille… Sans toi, je ne tiendrais pas.
Ses yeux brillent d’une reconnaissance silencieuse qui me bouleverse. Je pense à ma propre mère, à sa solitude rageuse. Pourquoi l’amour maternel est-il si exclusif ? Pourquoi faut-il choisir ?
Les semaines passent et le conflit s’envenime. Ma mère ne décroche plus au téléphone. Elle laisse des messages acides sur mon répondeur : « Tu verras quand tu seras vieille… » Les voisins me regardent de travers quand je viens lui apporter des courses.
Un soir d’automne, alors que je rentre tard chez moi, je trouve Julien assis dans le noir.
— Tu ne peux pas continuer comme ça, Camille… Tu vas craquer.
— Et alors ? Qui s’occupera d’elles si ce n’est pas moi ?
Il ne répond pas. Il sait que j’ai raison.
À l’école, mon fils Paul me demande :
— Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ?
Je n’ai pas de réponse. Je voudrais lui dire que parfois les adultes sont perdus aussi.
Un samedi matin, j’ose enfin affronter ma mère.
— Maman… J’ai besoin que tu comprennes. Monique est malade. Elle va mourir. Je ne peux pas l’abandonner.
— Et moi ? Tu crois que je ne souffre pas ? Tu crois que c’est facile d’être seule ?
Ses yeux se remplissent de larmes. Pour la première fois depuis des années, je vois la petite fille blessée derrière la femme dure.
Je m’approche d’elle et je la prends dans mes bras.
— Je suis désolée… Je fais ce que je peux.
Elle sanglote contre mon épaule.
Depuis ce jour-là, quelque chose a changé entre nous. La colère laisse place à une tristesse résignée. Ma mère accepte – à demi-mot – que je partage mon temps entre elle et Monique. Mais rien n’est vraiment réparé.
Aujourd’hui encore, alors que Monique s’éteint doucement dans sa chambre d’hôpital et que ma mère vieillit seule dans son appartement gris, je me demande : ai-je fait le bon choix ? Peut-on aimer deux mères sans trahir l’une d’elles ?
Et vous… Que feriez-vous à ma place ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer les blessures du passé ou sommes-nous condamnés à les transmettre ?