Mon fils est parti, mais je n’ai pas pu tourner le dos à mon petit-fils
« Tu ne comprends donc pas, maman ? Je ne peux plus vivre ici, je n’en peux plus ! »
La porte a claqué si fort que les vitres ont tremblé. J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux. Julien, mon fils unique, venait de quitter la maison, laissant derrière lui Camille, sa femme, et Lucas, leur petit garçon de cinq ans. Je suis restée figée dans le couloir, incapable de bouger, d’appeler, de pleurer. Le silence qui a suivi était plus assourdissant que la dispute elle-même.
Camille s’est effondrée sur le canapé, la tête entre les mains. Lucas, debout dans l’embrasure de la porte, serrait son doudou contre lui, les yeux grands ouverts. J’ai voulu m’approcher, mais mes jambes ne me portaient plus. Comment en étions-nous arrivés là ?
Julien n’était plus le même depuis des mois. Il rentrait tard, évitait nos regards, s’énervait pour un rien. Je savais qu’il avait perdu son emploi à l’usine de Saint-Étienne, mais il refusait d’en parler. La honte, la colère, l’impuissance… tout cela le rongeait. Mais jamais je n’aurais imaginé qu’il partirait ainsi, sans un mot pour son fils.
Les jours suivants ont été un cauchemar. Camille ne quittait plus la maison. Elle ne mangeait presque pas, ne dormait pas. Je faisais de mon mieux pour m’occuper de Lucas : l’emmener à l’école du village, préparer ses goûters, lui raconter des histoires le soir. Mais chaque fois que je croisais le regard des voisins à la boulangerie ou à la poste, je sentais leur jugement peser sur moi.
« Tu as vu la mère Julien ? Son fils a laissé femme et enfant… »
Les chuchotements me suivaient partout. Même à la messe du dimanche, les regards étaient lourds de reproches. Dans notre petit village du Forez, tout se sait, tout se commente. J’avais honte pour Julien, honte pour moi. Mais surtout, j’avais peur pour Camille et Lucas.
Un soir, alors que je bordais Lucas dans son lit, il m’a demandé :
— Mamie, papa va revenir ?
J’ai senti mes yeux s’embuer. Comment répondre à un enfant qui ne comprend pas pourquoi son père n’est plus là ?
— Je ne sais pas, mon chéri… Mais mamie est là. Je serai toujours là pour toi.
Il s’est blotti contre moi et j’ai prié en silence pour trouver la force de tenir bon.
Camille et moi avons dû apprendre à vivre ensemble autrement. Au début, c’était difficile. Elle m’en voulait sûrement d’être la mère de celui qui l’avait abandonnée. Moi-même, je lui en voulais parfois de ne pas avoir su retenir Julien… puis je me détestais aussitôt pour cette pensée injuste.
Un matin d’automne, alors que je préparais le café dans la cuisine, Camille est entrée sans un mot. Elle s’est assise en face de moi et a éclaté en sanglots.
— Je n’y arrive pas… Je n’y arrive plus !
Je me suis levée pour la prendre dans mes bras. C’était la première fois que nous nous touchions depuis le départ de Julien.
— On va y arriver ensemble, Camille. Pour Lucas… et pour nous aussi.
Petit à petit, une complicité fragile est née entre nous. Nous partagions les tâches du quotidien : les courses au marché de Montbrison, les lessives qui s’accumulaient, les devoirs du soir avec Lucas. Mais rien n’était simple. L’argent manquait cruellement. La pension alimentaire n’arrivait jamais — Julien était introuvable.
Un jour, la directrice de l’école m’a convoquée :
— Madame Lefèvre, Lucas semble triste ces derniers temps… Il parle peu en classe.
J’ai senti la colère monter en moi contre Julien. Comment pouvait-il laisser son fils souffrir ainsi ?
Le soir même, j’ai proposé à Camille d’aller voir une assistante sociale à la mairie. Elle a d’abord refusé — par fierté sans doute — puis a accepté à contrecœur.
À la mairie, on nous a expliqué nos droits : aides sociales, soutien psychologique pour Lucas… Mais chaque démarche était une épreuve supplémentaire. Les papiers à remplir, les regards compatissants ou méprisants des employés… J’avais l’impression d’étaler notre misère au grand jour.
Un dimanche matin, alors que je revenais de la boulangerie avec Lucas, j’ai croisé Madame Martin, une voisine âgée.
— Vous êtes bien courageuse, Françoise… Mais vous savez ce qu’on dit : « Les chiens ne font pas des chats ». Votre Julien…
Je me suis arrêtée net.
— Madame Martin, je vous demande pardon mais je ne laisserai personne juger mon fils sans savoir ce qu’il traverse !
Elle a baissé les yeux et s’est éloignée sans un mot. J’ai senti une étrange fierté m’envahir. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais défendu Julien — même si je ne comprenais pas ses choix.
Les mois ont passé. L’hiver est arrivé avec ses longues soirées glacées et ses factures impayées. Mais il y avait aussi des moments de bonheur simple : Lucas qui riait en faisant un bonhomme de neige dans le jardin ; Camille qui retrouvait peu à peu le sourire ; moi qui reprenais goût à cuisiner des plats d’autrefois pour réchauffer la maison.
Un soir de février, alors que nous étions toutes les trois autour d’une soupe fumante, Camille m’a regardée droit dans les yeux :
— Merci Françoise… Sans vous, je ne sais pas comment j’aurais tenu.
J’ai senti mes larmes couler sans pouvoir les retenir.
— On se tient toutes les deux… C’est ça une famille.
Parfois je repense à Julien. Où est-il ? Pense-t-il à nous ? Aura-t-il un jour le courage de revenir affronter ce qu’il a laissé derrière lui ?
Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Mais je sais une chose : on ne choisit pas toujours sa famille ni les épreuves qu’elle traverse. On choisit seulement d’aimer — ou non.
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment tourner le dos à ceux qu’on aime quand tout s’effondre ?