Quand trop de rêves tiennent dans un seul studio : l’histoire d’un mariage étouffé par le passé

« Tu comprends, Camille, Lucie n’a nulle part où aller. »

La voix de Marc résonne dans la pièce exiguë, rebondissant sur les murs blancs de notre studio du 18ème. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il est 22h, la ville bourdonne derrière nos fenêtres, mais ici, tout est suspendu. Marc me regarde avec ses yeux fatigués, cherchant une approbation que je ne peux pas lui donner.

« Elle a dix-sept ans, elle a besoin de son père… »

Je détourne les yeux. J’ai envie de hurler, de lui demander où j’existe, moi, dans cette équation. Mais je me tais. Depuis deux ans, j’ai appris à avaler mes mots, à sourire quand il parle de Lucie, à cacher la jalousie qui me ronge chaque fois qu’il évoque son ancienne vie avec Claire, son ex-femme.

Je me souviens du jour où j’ai accepté d’emménager avec lui dans ce studio sous les toits. On riait de l’étroitesse des lieux, on disait qu’on n’avait besoin que l’un de l’autre. Mais la réalité s’est vite imposée : les placards débordent, nos rêves aussi. Et maintenant, il faudrait faire une place à Lucie ?

Marc s’approche et pose une main sur mon épaule. « Je sais que ce n’est pas facile… »

Je me dégage doucement. « Non, tu ne sais pas. Tu ne sais pas ce que c’est de vivre dans l’ombre de quelqu’un d’autre. »

Il soupire. « Ce n’est pas une question d’ombre… »

Mais si, justement. Depuis le début, je vis dans l’ombre de sa première famille. Les photos de Lucie sur le frigo, les messages de Claire sur son portable, les souvenirs qui envahissent chaque recoin de notre minuscule appartement. J’ai essayé d’être compréhensive, d’être la belle-mère idéale. Mais à quel prix ?

Le lendemain matin, je croise Lucie dans le couloir de l’immeuble. Elle est venue déposer quelques affaires avant son installation définitive. Elle me lance un sourire timide.

« Salut Camille… Je sais que ce n’est pas simple pour toi. »

Je hoche la tête sans répondre. Je sens la colère monter en moi, mais aussi une immense tristesse. Lucie n’a rien demandé à personne. C’est moi qui ai choisi cette vie, c’est moi qui ai cru qu’on pouvait tout recommencer à zéro.

Le soir venu, je retrouve Marc assis sur le lit – notre unique meuble digne de ce nom – les mains dans les cheveux.

« On va s’en sortir, tu verras… »

Je ris nerveusement. « Comment ? On va dormir à trois dans dix-huit mètres carrés ? Où est-ce que je vais mettre mes affaires ? Où est-ce que je vais mettre mes rêves ? »

Il ne répond pas. Il sait que j’ai raison.

Les jours passent et l’étau se resserre. Lucie s’installe peu à peu : ses livres envahissent la table, ses vêtements s’entassent sur la chaise. Je me surprends à compter les centimètres qui me restent pour respirer. Je deviens invisible dans mon propre foyer.

Un soir, alors que Marc et Lucie rient ensemble devant une vieille série télévisée, je m’enferme dans la salle de bains – minuscule elle aussi – et j’éclate en sanglots silencieux. Je pense à ma mère qui m’avait prévenue : « Tu sais, Camille, on ne construit pas un avenir sur les ruines du passé des autres… »

Mais j’ai voulu y croire.

La tension monte encore d’un cran le jour où je retrouve une lettre de Claire posée sur la table : « Merci d’accueillir Lucie chez vous. J’espère qu’elle ne vous dérangera pas trop… »

Je craque.

« Marc ! Tu trouves ça normal ? Je suis quoi, moi ? Une gardienne ? Une intruse chez moi-même ? »

Il se lève brusquement. « Arrête Camille ! Ce n’est pas facile pour moi non plus ! Tu crois que j’ai choisi tout ça ? »

Je le regarde droit dans les yeux : « Non, mais tu as choisi de ne jamais vraiment tourner la page… »

Le silence tombe comme une chape de plomb.

Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à tout ce que j’ai sacrifié : ma liberté, mes projets d’enfant – reportés indéfiniment parce qu’il n’y a pas de place –, mes envies d’ailleurs. J’étouffe.

Au petit matin, Lucie frappe timidement à la porte de la salle de bains.

« Camille… Je suis désolée si je te dérange… Je peux comprendre si tu veux que je parte… »

Je la regarde et je vois une adolescente perdue, ballotée entre deux mondes qui ne sont pas les siens.

« Ce n’est pas toi le problème Lucie… C’est moi qui ne trouve plus ma place ici. »

Marc entre à son tour.

« Camille… Je t’aime tu sais… Mais je ne peux pas abandonner ma fille… »

Je baisse les yeux. « Et moi ? Tu es prêt à m’abandonner moi ? »

Il ne répond pas.

Ce soir-là, je prends ma valise – celle que je n’ai jamais vraiment défaite – et je quitte le studio sans me retourner. Dans la rue, Paris s’étend devant moi comme une promesse douloureuse mais nécessaire.

En marchant sous les réverbères, une question me hante : Peut-on vraiment aimer quelqu’un sans jamais exister pleinement à ses côtés ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?