Pourquoi devrais-je encore m’en soucier ? L’histoire d’Ana, de Léon et de la maladie de maman
« Ana, tu pourrais au moins venir ce soir. Maman ne va pas bien. » La voix de mon père résonne dans le combiné, sèche, presque coupante. Je serre le téléphone si fort que mes jointures blanchissent. Je regarde par la fenêtre de mon petit appartement à Lyon, les lumières de la ville qui clignotent comme pour me rappeler que la vie continue ailleurs, loin du drame familial qui m’étouffe.
Je m’appelle Ana. J’ai trente-trois ans et depuis toujours, je suis la fille invisible. Celle qui fait ce qu’on attend d’elle, mais jamais assez bien. Parce qu’il y a Léon. Léon, le fils doré, le préféré. Même son prénom semble briller plus fort que le mien. Depuis notre enfance à Dijon, c’est lui qui récoltait les compliments, les sourires, les regards fiers de maman. Moi, j’étais l’ombre qui ramassait les miettes d’affection.
« Tu sais bien que Léon a beaucoup à faire avec son travail… » Combien de fois ai-je entendu cette phrase ? Comme si mon propre travail d’infirmière n’avait aucune valeur. Comme si mes nuits blanches à l’hôpital ne comptaient pas. Mais aujourd’hui, maman est malade. Un cancer du pancréas. Et tout le monde se tourne vers moi.
Je me revois, petite fille, assise sur les marches de la maison familiale à attendre que maman vienne me chercher après l’école. Mais c’était toujours Léon qu’elle serrait dans ses bras en premier. « Mon champion ! » disait-elle en l’embrassant sur le front. Moi, j’attendais mon tour, souvent en vain.
Ce soir-là, après l’appel de papa, je prends le train pour Dijon. Dans le wagon presque vide, je sens monter en moi une colère sourde. Pourquoi est-ce toujours à moi de tout porter ? Pourquoi Léon n’est-il pas là ? Je ferme les yeux et revois notre dernière dispute.
« Tu pourrais t’occuper un peu plus de maman ! » avais-je lancé à Léon dans la cuisine familiale, il y a deux semaines.
Il avait haussé les épaules, l’air fatigué : « Tu sais bien que j’ai des réunions importantes… Et puis tu t’y connais mieux que moi pour ce genre de choses. »
Je n’ai rien répondu. À quoi bon ? Il savait qu’on attendrait toujours plus de moi.
En arrivant à l’hôpital, je trouve maman allongée, pâle et amaigrie. Son regard s’illumine brièvement en me voyant.
« Ana… tu es venue… »
Je m’assieds près d’elle, gênée par cette tendresse soudaine qui me semble presque étrangère.
« Comment tu te sens ? »
Elle esquisse un sourire triste : « Fatiguée… Mais contente que tu sois là. Léon n’a pas pu venir ? »
Encore lui. Toujours lui. Je ravale mes larmes et lui prends la main.
Les jours passent et je m’installe chez mes parents pour aider papa à s’occuper d’elle. Je fais les courses, prépare les repas adaptés à son régime, gère les rendez-vous médicaux. Léon appelle parfois, promet de passer « dès qu’il pourra ». Maman parle souvent de lui : « Léon a eu une promotion… Léon va peut-être acheter un appartement à Paris… »
Un soir, alors que je range la cuisine, papa entre sans bruit.
« Tu sais… ta mère t’aime beaucoup aussi. Elle ne sait juste pas comment te le montrer. »
Je sens la colère monter : « Ce n’est pas une question d’amour, papa. C’est une question de justice. J’ai l’impression d’être transparente depuis toujours. Et maintenant que tout va mal, c’est encore moi qui dois tout gérer… »
Il baisse les yeux : « On ne voulait pas que tu te sentes comme ça… Mais tu es forte, Ana. On savait qu’on pouvait compter sur toi. »
Forte ? Je me sens surtout épuisée.
Quelques jours plus tard, Léon débarque enfin. Costume impeccable, sourire crispé.
« Salut Ana… Tu tiens le coup ? »
Je le regarde sans répondre. Il embrasse maman sur le front et s’installe à côté d’elle comme s’il n’était jamais parti.
Le soir venu, alors que maman dort enfin paisiblement après une crise de douleur, Léon me rejoint dans la cuisine.
« Tu m’en veux ? » demande-t-il à voix basse.
Je détourne le regard : « Je t’en veux d’avoir toujours eu le beau rôle. Et maintenant que ça devient difficile, tu disparais… »
Il soupire : « Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai toujours eu l’impression qu’on attendait tout de moi… Sauf quand il s’agit d’être là pour elle. Là, c’est toi qu’ils appellent… Parce qu’ils savent que tu ne diras jamais non. »
Un silence lourd s’installe entre nous.
« Peut-être qu’on devrait arrêter de faire semblant… On n’est pas obligés d’être parfaits pour eux », murmure-t-il finalement.
Cette nuit-là, je dors mal. Les souvenirs d’enfance défilent dans ma tête : les anniversaires oubliés, les bulletins scolaires ignorés parce que Léon avait eu une meilleure note… Et aujourd’hui encore, c’est moi qu’on appelle à l’aide.
Le lendemain matin, maman me demande : « Tu resteras avec moi jusqu’à la fin ? »
Je sens ma gorge se serrer. Je voudrais lui dire non, fuir cette maison pleine de souvenirs amers. Mais je vois dans ses yeux une détresse immense.
« Oui, maman… Je resterai. »
Mais au fond de moi, une question me ronge : pourquoi est-ce toujours à moi de réparer ce qui a été brisé ? Est-ce vraiment mon devoir d’oublier toutes les blessures pour être celle qui tient la famille debout ?
Et vous… Jusqu’où iriez-vous par loyauté envers votre famille ? Est-ce vraiment à nous de porter seuls le poids des silences et des injustices passées ?