Mon mari m’a envoyé une facture pour notre vie commune : histoire d’amour, d’argent et de trahison

« Tu peux me rendre ce que tu me dois ? » La voix de François résonne dans la cuisine, froide, presque mécanique. Je lève les yeux de la casserole où mijote le pot-au-feu, mon plat préféré, celui qu’il me réclamait toujours au début. Il tient son téléphone à la main, les yeux rivés sur l’écran. Je ne comprends pas tout de suite. « Comment ça, ce que je te dois ? » Il soupire, pose son portable sur la table et me tend une feuille imprimée. Une facture. Détail des courses, des vacances, des factures EDF, même des tickets de cinéma. Tout y est. Total : 12 438 euros.

Le choc me coupe le souffle. Je relis chaque ligne, espérant y trouver une blague, un clin d’œil complice. Mais non. C’est sérieux. « Tu veux divorcer ? » Ma voix tremble. Il hausse les épaules. « Je veux juste que ce soit équitable. Tu n’as jamais vraiment participé aux dépenses. Tu travailles à mi-temps, tu profites de moi. »

Je sens la colère monter, mais aussi une honte sourde. Depuis la naissance de notre fille Camille, j’ai réduit mes heures à la médiathèque pour m’occuper d’elle. François gagnait bien sa vie comme ingénieur à Nantes, alors on s’était dit que c’était mieux ainsi. Mais jamais il ne m’avait parlé d’argent comme d’une dette.

Je repense à nos débuts, à nos promenades sur les bords de Loire, à ses mots doux murmurés sous les platanes du jardin des Plantes. Où est passé cet homme qui me disait que l’amour valait plus que tout l’or du monde ? Je serre la feuille entre mes doigts. « Tu veux vraiment qu’on compte tout ? Même les nuits où tu rentrais tard parce que tu “travaillais” et que je gardais Camille seule ? Les repas que je préparais, le linge que je lavais ? Ça aussi, ça a un prix ? »

Il détourne le regard. « On ne va pas commencer avec ça… »

Le lendemain matin, je trouve François déjà habillé, prêt à partir au travail. Il évite mon regard. Camille descend l’escalier en pyjama licorne, les cheveux en bataille. Elle sent la tension et se blottit contre moi. « Maman, pourquoi papa est fâché ? » Je caresse ses cheveux sans répondre.

Les jours suivants, la maison devient un champ de bataille silencieux. François ne parle plus que pour évoquer l’argent ou les factures. Il mange seul dans le salon, laisse traîner ses affaires partout comme pour marquer son territoire. Je me sens étrangère chez moi.

Un soir, je décide d’appeler ma sœur, Hélène. Elle habite à Rennes et a toujours été mon roc. « Il t’a vraiment envoyé une facture ? Mais il est malade ou quoi ? Tu veux que je vienne ? » Sa voix me réchauffe un peu le cœur.

Je repense à mes parents, à leur couple soudé malgré les galères d’argent et les disputes. Jamais mon père n’aurait osé demander à ma mère de lui rembourser quoi que ce soit. Chez nous, on partageait tout – les joies comme les peines.

Le week-end arrive. François part faire du vélo avec ses amis comme si de rien n’était. Je profite de son absence pour fouiller dans ses papiers. Au fond d’un tiroir, je trouve des relevés bancaires étranges et des messages imprimés. Des échanges avec une certaine « Sophie D. ». Les mots sont ambigus mais laissent peu de place au doute.

Quand il rentre, je l’attends dans le salon, la pile de papiers sur la table basse.

— Tu veux qu’on parle d’équité ? Alors explique-moi ça.

Il pâlit, s’assoit lourdement.

— C’est rien… Juste une collègue.

— Tu crois vraiment que je suis idiote ?

Il se tait longtemps puis finit par avouer qu’il a eu « une histoire », mais que ça ne compte pas vraiment.

Je me sens trahie deux fois. Par l’argent et par l’amour.

Les semaines passent dans une atmosphère irrespirable. Je dors mal, je perds du poids. Camille commence à faire des cauchemars et refuse d’aller à l’école.

Un soir de novembre, alors que la pluie martèle les vitres et que Nantes semble engloutie par la grisaille, je prends une décision. J’appelle un avocat spécialisé en droit de la famille.

La procédure est longue et douloureuse. François refuse toute médiation au début puis finit par accepter un compromis sous la pression de son propre avocat.

Le jour du jugement, je me tiens droite devant le juge aux affaires familiales du tribunal de Nantes. J’explique calmement mon histoire, sans haine mais avec fermeté.

À la sortie du tribunal, Hélène m’attend avec un thermos de chocolat chaud et un sourire triste.

— Tu es libre maintenant.

Libre… Le mot résonne étrangement en moi. Je regarde Camille qui serre fort ma main et je me demande comment on a pu en arriver là.

Est-ce que l’amour peut vraiment survivre à l’épreuve de l’argent et du ressentiment ? Ou bien sommes-nous tous condamnés à compter ce qui devrait rester inestimable ?