La femme sur le trottoir mouillé : une confrontation inattendue avec le passé
— Attention !
Le cri m’a échappé alors que la femme glissait sur le trottoir détrempé, juste devant la boulangerie de la rue de la République. Je me suis précipitée, oubliant mon parapluie qui s’est envolé dans le vent. Elle était là, recroquevillée, sa jupe tachée de pluie et de boue, les mains tremblantes. J’ai posé ma main sur son épaule.
— Ça va ? Vous n’êtes pas blessée ?
Elle a levé vers moi un visage pâle, les yeux embués de larmes ou de pluie — je n’aurais su dire. Elle a hoché la tête, murmurant un « merci » à peine audible. Je l’ai aidée à se relever, ramassant son sac à main dont le contenu s’était éparpillé sur le trottoir : un vieux portefeuille, un paquet de mouchoirs, une photo cornée d’un garçon souriant.
— Vous êtes sûre que ça va ?
Elle a tenté un sourire, fragile comme une porcelaine fêlée.
— Oui… Merci, mademoiselle. Je suis juste… un peu étourdie.
Je l’ai accompagnée jusqu’à l’abri du porche voisin. La pluie tambourinait sur les tuiles, rythmant le silence gênant qui s’installait. J’ai senti une étrange tristesse émaner d’elle, comme si elle portait un poids invisible.
— Je m’appelle Camille, ai-je dit pour briser la glace.
Elle a hésité avant de répondre :
— Jeanne. Jeanne Morel.
Ce nom a résonné dans ma tête comme un écho lointain. Morel… Pourquoi ce nom me semblait-il si familier ?
Je n’y ai pas prêté plus d’attention sur le moment. J’ai repris mon chemin, le cœur un peu serré sans savoir pourquoi.
Ce n’est que le soir, en rentrant chez moi, que tout a basculé. Ma mère était assise à la table de la cuisine, les mains crispées autour d’une tasse de thé. Elle semblait ailleurs, perdue dans ses souvenirs.
— Maman, tu connais quelqu’un qui s’appelle Jeanne Morel ?
Le choc a été immédiat. Sa tasse a tremblé, du thé s’est renversé sur la nappe. Son visage s’est fermé.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Je l’ai aidée ce matin… Elle est tombée devant la boulangerie.
Ma mère a blêmi. Elle a posé sa tasse avec précaution, comme si elle craignait qu’elle explose entre ses doigts.
— Jeanne Morel… C’est elle qui a détruit ma vie, Camille.
J’ai senti mon sang se glacer. Ma mère n’avait jamais parlé de cette époque. Je savais seulement qu’elle avait perdu son travail à l’hôpital il y a vingt ans, du jour au lendemain, et que notre famille avait sombré dans des années de galère. Mais elle n’avait jamais donné de nom.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Sa voix était rauque quand elle a répondu :
— J’étais infirmière-chef. Jeanne était ma supérieure. Un jour, il y a eu une erreur médicale… Ce n’était pas moi, mais elle m’a accusée devant tout le monde pour se protéger. J’ai été licenciée sur-le-champ. Plus personne ne voulait m’embaucher après ça.
Un silence lourd est tombé entre nous. Je revoyais le visage pâle de Jeanne sous la pluie, son sourire brisé.
Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil. Les souvenirs de mon enfance me revenaient en rafale : les déménagements successifs, les repas sautés pour économiser, les disputes étouffées derrière les portes closes. Tout ça à cause d’elle ?
Le lendemain matin, j’ai croisé Jeanne à nouveau devant la boulangerie. Elle m’a reconnue et m’a souri timidement.
— Camille… Merci encore pour hier. Je voulais vous offrir un café pour vous remercier.
J’ai accepté, poussée par une curiosité douloureuse. Nous nous sommes installées dans un petit café à l’angle de la rue Victor-Hugo. Elle semblait nerveuse, triturant sa cuillère entre ses doigts fins.
— Vous habitez Lyon depuis longtemps ? ai-je demandé d’une voix neutre.
Elle a baissé les yeux.
— Oui… Mais je n’ai plus beaucoup d’amis ici. J’ai fait des erreurs dans ma vie…
J’ai senti la colère monter en moi.
— Des erreurs qui ont coûté cher à d’autres ?
Elle m’a regardée avec stupeur. J’ai vu dans ses yeux une peur soudaine.
— Vous savez qui je suis…
J’ai hoché la tête.
— Ma mère, c’est Claire Dubois.
Elle a blêmi, posant sa main sur sa bouche comme pour étouffer un cri.
— Camille… Je suis désolée… Je n’ai jamais eu le courage de lui demander pardon. J’étais jeune, ambitieuse… J’avais peur pour ma carrière. Mais je regrette chaque jour ce que j’ai fait.
Sa voix tremblait. J’aurais voulu lui hurler ma haine, lui dire qu’elle avait volé notre avenir. Mais en face de moi, il n’y avait plus la femme puissante que j’imaginais : juste une vieille dame brisée par ses remords.
Je suis rentrée chez moi bouleversée. Ma mère m’attendait dans le salon, inquiète.
— Tu l’as revue ?
J’ai hoché la tête.
— Elle regrette… Elle voudrait te demander pardon.
Ma mère a détourné les yeux vers la fenêtre où la pluie recommençait à tomber.
— Le pardon ne change pas le passé… Mais peut-être qu’il peut alléger l’avenir.
Les jours suivants ont été un tourbillon d’émotions contradictoires : colère contre Jeanne, compassion pour sa solitude, tristesse pour ma mère et pour moi-même. J’ai revu Jeanne plusieurs fois ; elle m’a raconté sa vie après ce drame : son divorce, son fils qui ne lui parle plus, sa carrière brisée par d’autres erreurs qu’elle n’a pas su réparer.
Un soir, j’ai proposé à ma mère de rencontrer Jeanne dans ce même café où tout avait commencé. Elles se sont assises face à face, deux femmes blessées par la même histoire mais séparées par des années de silence et de rancœur.
Jeanne a pris la parole d’une voix tremblante :
— Claire… Je ne demande pas ton pardon. Je veux juste que tu saches que je regrette sincèrement ce que je t’ai fait subir.
Ma mère est restée silencieuse longtemps avant de répondre :
— Je ne sais pas si je pourrai te pardonner un jour… Mais je ne veux plus vivre avec cette haine en moi.
Elles se sont quittées sans se serrer la main ni s’embrasser. Mais quelque chose avait changé : un poids s’était allégé dans l’air.
Aujourd’hui encore, je repense à cette matinée pluvieuse où tout a commencé. Est-ce que j’aurais pu agir autrement ? Est-ce que le pardon est vraiment possible quand le passé fait encore si mal ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?