Quarante ans d’absence : le retour de Paul dans ma vie

« Tu ne vas pas me dire que c’est lui ? » La voix de ma fille, Camille, résonne dans la cuisine, tranchante, presque incrédule. Je reste figée devant l’écran de mon ordinateur portable, la main tremblante sur la souris. Sur la page, entre une recette de tarte Tatin et une publicité pour une crème anti-rides, il y a ce visage : cheveux gris, lunettes fines, sourire timide. Paul. Quarante ans après. Mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression que Camille peut l’entendre.

« Maman ? » insiste-t-elle, s’approchant derrière moi. Je ferme brusquement l’ordinateur, comme une adolescente prise en faute. Mais il est trop tard : elle a vu son nom. Paul Girard. Elle ne connaît pas toute l’histoire, seulement des bribes, des silences, des regards perdus vers la fenêtre les soirs de pluie.

Je me lève, prétextant un café. Mes mains tremblent encore. Quarante ans. Toute une vie. Et pourtant, en un clic, tout remonte : les rires dans les rues de Bordeaux, les promesses murmurées sur les quais de la Garonne, la lettre que je n’ai jamais envoyée. Et ce choix – partir avec Jean-Luc, épouser la sécurité plutôt que la passion.

Camille me rejoint dans le salon. « Tu veux en parler ? »

Je secoue la tête. Comment expliquer à sa fille qu’on peut aimer deux hommes à la fois ? Que parfois on choisit la raison et qu’on le regrette toute sa vie ?

La nuit tombe sur Paris. Je n’arrive pas à dormir. Je rouvre l’ordinateur en cachette. Le profil de Paul est public : il expose ses aquarelles dans une petite galerie à La Rochelle. Il a l’air heureux. Marié ? Divorcé ? Veuf ? Je n’ose pas chercher plus loin.

Le lendemain, je marche longtemps sur les quais de Seine. Les souvenirs me poursuivent : notre dernier été ensemble, le goût du sel sur sa peau après une baignade à Arcachon, ses mains tachées de peinture. J’entends encore sa voix : « Un jour, tu reviendras vers moi… »

Mais je ne suis jamais revenue. J’ai choisi Jean-Luc – solide, prévisible – et j’ai construit une vie rangée : deux enfants, un appartement à Vincennes, des vacances à Hossegor. Jean-Luc est mort il y a cinq ans d’un cancer fulgurant. Depuis, je vis seule avec mes souvenirs et mes regrets.

Ce soir-là, Camille insiste : « Tu devrais lui écrire. Qu’est-ce que tu risques ? »

Je souris tristement. « De me souvenir de tout ce que j’ai perdu… »

Mais la tentation est trop forte. J’envoie un message simple :

Bonjour Paul,
Je ne sais pas si tu te souviens de moi…

Il répond le lendemain :
Bien sûr que je me souviens de toi, Claire. Comment pourrais-je t’oublier ?

Nous échangeons des messages prudents au début, puis plus intimes. Il me raconte sa vie d’artiste, ses expositions modestes, son divorce douloureux il y a dix ans, ses deux fils qui vivent loin. Il n’a jamais quitté la côte Atlantique.

Un jour, il propose : « Viens voir mon exposition à La Rochelle. »

Je n’ose pas répondre tout de suite. Camille me pousse : « Tu as le droit d’être heureuse aussi, maman. »

Le train pour La Rochelle part un matin gris de novembre. Je regarde défiler les paysages familiers – champs détrempés, villages endormis – et je sens monter l’angoisse. Et si je ne le reconnaissais pas ? Et s’il avait changé ? Et si c’était moi qui avais changé ?

À la galerie, il m’attend devant une toile bleue marine. Il a vieilli – rides profondes autour des yeux – mais son sourire est le même. Nous restons un moment sans parler.

« Tu es venue », murmure-t-il enfin.

Je hoche la tête, incapable de parler.

Nous marchons sur le port sous une pluie fine. Il me raconte sa solitude, ses regrets aussi : « J’ai souvent pensé à toi… Mais je croyais que tu étais heureuse avec lui. »

Je baisse les yeux : « Heureuse ? Je ne sais pas… J’ai fait ce qu’on attendait de moi. »

Il pose sa main sur la mienne : « Et maintenant ? Qu’est-ce que tu attends ? »

Je n’ai pas de réponse.

Le soir tombe sur La Rochelle. Nous nous quittons devant son atelier.

« Tu reviendras ? » demande-t-il.

Je sens les larmes monter.

Dans le train du retour, je repense à tout ce que j’ai sacrifié pour être « raisonnable ». À toutes ces années où j’ai fait semblant d’être comblée alors qu’il me manquait quelque chose d’essentiel.

À Paris, Camille m’attend avec un thé chaud.

« Alors ? »

Je souris faiblement : « Je ne sais pas… Peut-on vraiment recommencer à aimer après tant d’années ? Peut-on réparer ce qu’on a brisé soi-même ? »

Et vous… Oseriez-vous rouvrir une porte fermée depuis quarante ans ?