Le serment de Camille : Promesse d’une sœur à son frère
« Je le promets, maman. Quand vous ne serez plus là, c’est moi qui m’occuperai de Paul. »
Ma voix tremblait à peine, mais dans le silence du salon, mes mots résonnaient comme un coup de tonnerre. Papa s’est figé, la main suspendue au-dessus de son assiette. Maman a cligné des yeux, comme si elle n’avait pas compris. Paul, mon petit frère de huit ans, a levé vers moi ses grands yeux noisette, pleins d’une confiance absolue. Je n’ai pas détourné le regard.
Ce soir-là, tout a basculé. Nous étions réunis autour de la table, un jeudi soir ordinaire dans notre appartement de Tours. Le gratin refroidissait, la télé murmurait les infos en sourdine. Mais dans ma tête, c’était le chaos. Depuis des semaines, j’entendais mes parents chuchoter derrière la porte de la cuisine : « Et après nous ? Qui s’occupera de Paul ? »
Paul est né avec une paralysie cérébrale. Il ne parle pas vraiment, il marche difficilement, il rit parfois sans raison. Mais pour moi, il est juste Paul. Mon frère. Celui avec qui je partage mes secrets et mes peurs. Celui que je défends à l’école quand les autres se moquent de lui.
Ce soir-là, j’ai voulu les rassurer. J’ai voulu leur dire que Paul ne serait jamais seul. Mais je n’avais pas prévu la réaction de mes parents.
Papa a posé sa fourchette avec un bruit sec. « Camille, tu es encore une enfant. Ce n’est pas à toi de porter ce poids. »
Maman a pris ma main dans la sienne, ses doigts froids et tremblants. « Ma chérie… Tu ne peux pas promettre ça. Ce n’est pas juste pour toi. »
J’ai senti la colère monter en moi. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pourrais-je pas aimer mon frère assez fort pour le protéger toute ma vie ?
« Mais si je ne le fais pas, qui le fera ? » ai-je crié sans m’en rendre compte.
Le silence s’est abattu sur nous comme une chape de plomb.
Les jours suivants ont été étranges. Maman me regardait avec tristesse, Papa évitait mon regard. Paul semblait sentir la tension : il pleurait plus souvent, refusait de manger. À l’école, j’ai surpris des adultes parler de nous : « Les pauvres… Ça doit être dur pour la grande sœur… »
Je me suis sentie invisible et coupable à la fois.
Un soir, j’ai surpris Papa dans le salon, la tête entre les mains.
« Tu sais Camille… » Il a hésité longtemps avant de continuer. « On voudrait te protéger de tout ça. On voudrait que tu sois libre… »
J’ai haussé les épaules. « Mais je ne veux pas être libre sans Paul. »
Il a souri tristement.
Les semaines ont passé. Les rendez-vous médicaux se sont enchaînés : kiné pour Paul, psychologue pour moi. À chaque fois qu’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : « Je veux être là pour Paul. »
Mais un jour, à l’école, tout a explosé.
C’était pendant la récréation. Un garçon de ma classe, Thomas, s’est approché de moi alors que je jouais seule.
« Pourquoi tu traînes toujours avec ton frère bizarre ? »
Je l’ai fusillé du regard.
« Il n’est pas bizarre ! Il est juste différent ! »
Il a ri méchamment.
Je me suis jetée sur lui sans réfléchir. On s’est battus. La maîtresse nous a séparés et j’ai été convoquée chez la directrice.
Assise sur la chaise froide du bureau, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
La directrice m’a tendu un mouchoir.
« Camille… Tu sais que tu as le droit d’être en colère ? Mais tu as aussi le droit d’être une enfant comme les autres. Tu n’es pas obligée de tout porter sur tes épaules… »
Mais comment lui expliquer que je n’avais pas le choix ? Que Paul avait besoin de moi ? Que mes parents étaient fatigués ?
Le soir même, j’ai retrouvé Maman dans la cuisine.
« Je veux qu’on parle de Paul », ai-je dit d’une voix ferme.
Elle s’est assise en face de moi.
« J’ai peur pour lui », ai-je avoué en chuchotant.
Elle a pris ma main.
« Moi aussi », a-t-elle murmuré.
On a pleuré ensemble longtemps.
Les mois ont passé. Petit à petit, j’ai compris que je n’étais pas seule à aimer Paul. Que d’autres pouvaient nous aider : les voisins qui proposaient de le garder une heure, l’assistante sociale qui venait nous voir une fois par mois, les copains qui acceptaient enfin de jouer avec lui au parc.
Mais au fond de moi, la promesse restait là, brûlante et indestructible.
Aujourd’hui encore, des années plus tard, je repense à cette soirée où tout a changé. Je me demande si j’ai eu raison de faire cette promesse si tôt. Si on peut vraiment aimer assez fort pour porter un autre être humain toute sa vie.
Et vous… Est-ce qu’on peut choisir d’aimer sans se perdre soi-même ? Est-ce qu’on peut être libre quand on aime autant ?